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Le grand Chateaubriand s'amusait à observer que « les sots de France, espèce particulière et toute nationale, ne feront point de concessions d'habileté ».
Survient une crise financière dont l'épicentre se trouve aux États-Unis, la zone la plus sensible à Londres, dans laquelle nos pauvres Caisses d'épargne font des opérations piteuses et voilà que nous donnons des leçons au monde entier, qu'on annonce la crise finale du capitalisme, la fin de la mondialisation et j'en passe.
Il est normal que dans un pays qui a compté tant d'admirateurs de « l'autogestion yougoslave », de la planification « soviétique », du « bond en avant » des aciéries villageoises maoïstes, de « la planification à la française », « ardente obligation » disait De gaulle qui défavorisait l'installation du téléphone chez les particuliers, du Programme commun de gouvernement des communistes et des socialistes qui a duré « le temps d'un sein nu entre deux chemises », de 1981 à 1983, du Crédit Lyonnais, banque publique conçue, avant sa quasi-faillite, comme un tigre financier ; oui, il est normal qu'il existe encore chez nous des nostalgiques des utopies disparues. La crise actuelle leur paraît une divine surprise. Soyons indulgents et essayons de garder raison.
Le progrès économique est lié au développement des échanges et à la productivité. Depuis des siècles, la finance est indispensable à ce progrès. Les particuliers empruntent pour se loger ou pour acheter une voiture, les entreprises, les communes, les États empruntent pour investir. Pour emprunter il faut des préteurs. On a inventé la lettre de change, la monnaie bancaire, les assurances, les marchés d'obligations et d'actions, le change et la convertibilité pour exporter, importer et voyager, les assurances, les systèmes de retraite (tout retraité est un créancier) et depuis vingt ans des formes nouvelles de crédits et de titres.
Soit dit en passant, ces innovations financières ne viennent pas des États, mais de l'esprit inventif des financiers. La finance, c'est-à-dire la création de créances et de dettes échangeables, accompagne et facilite la production de biens et de services. Vouloir y renoncer est aussi illusoire que de revenir à la terre, par crainte des méfaits de l'industrie. Les financiers resteront aussi utiles que les ingénieurs. Mais la création de créances repose sur la confiance. Si celle-ci disparaît, l'activité s'interrompt, les créanciers éventuels se terrent et les emprunteurs ne font plus de projets. On doit réglementer la finance exactement comme la circulation automobile. La confiance est de la responsabilité entière des États. La crise est devenue dramatique en 1931 parce qu'on ne savait pas réguler les crédits bancaires. On a laissé se restreindre la quantité de monnaie de banque alors qu'il fallait la maintenir et l'économie s'est effondrée. Toute période d'innovation financière est bénéfique, mais dangereuse si la confiance diminue quand croît la crainte du non-remboursement. C'est pourquoi depuis deux mois les gouvernements ont pris conscience qu'il fallait avant tout sauver cette crédibilité. On doit s'en féliciter, car cela montre que la conscience des besoins financiers est plus forte aujourd'hui qu'elle n'était autrefois.
Nous ne savons pas encore si les mesures proposées suffiront, mais on s'accorde à penser qu'elles vont dans le bon sens. Les gouvernements européens, le nôtre en particulier, n'ont manqué ni d'énergie ni de bon sens. La Banque centrale européenne peut être félicitée pour sa bonne conduite. Ceux qui critiquaient Trichet en glorifiant Greenspan doivent aujourd'hui admettre que le prudent Trichet avait raison et que les États-Unis paient le laxisme et l'imprudence de leurs autorités monétaires et financières. Ils doivent aussi reconnaître que la future réglementation se fera à l'échelon de l'Europe et en coordination avec l'Amérique et le reste du monde. Autrement dit que les futures règles ne seront pas nationales mais européennes et supranationales. Au risque de décevoir les prophètes du passé, j'avancerai que, de ce fait, la mondialisation et la finance vont encore progresser.
À condition qu'on évite trois écueils majeurs désormais devant nous. La croissance va s'interrompre en Occident. Un an, deux ans ? Nul ne sait. Il faut vite constituer un plancher solide et veiller au sort des plus faibles, celui des hommes et des pays fragiles. Il faut aussi éviter le risque protectionniste. Si les États-Unis et l'Europe se ferment, la croissance asiatique sera menacée, or elle est bénéfique. Craignons que la stagnation n'éveille, ici ou là, les passions et les illusions nationalistes. Enfin, il faut réglementer la finance sans l'étouffer, car elle est indispensable comme la science et la technique. Les crises sont des défis. On les surmonte par la raison.
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