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N°107 - Août 2008
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Par Robert Colonna d'Istria

 
 

Le Prix du Mémorial a trente ans

 
 

Trente ans de fidélité à l'esprit de ses fondateurs. Trente ans d'admiration pour les plus hautes valeurs de l'intelligence. Trente ans de respect pour ce que la culture française a produit de meilleur : voilà le bilan du Prix du Mémorial, le plus ancien et plus prestigieux des prix littéraires distribués en Corse. En 2008, il est revenu à Eric Anceau, auteur d'une passionnante biographie de Napoléon III.

 
 

- L'excellent Jean-Claude Guillebaud écrivait récemment : « Dans toutes les sociétés humaines, les classes dites supérieures fixent symboliquement les modèles de comportement [...]. Il nous manque une élite respectable qui donne envie d'être socialement imitée, comme le furent jadis les vrais capitaines d'industrie ou les grands serviteurs de l'État. Il nous manque une classe dirigeante capable d'entraîner, d'ouvrir le chemin. » (Sud-Ouest, 22 juin 2008). C'est pour tenir compte d'un manque de cet ordre qu'il y a un peu plus d'une trentaine d'années quelques Ajacciens, pour la plupart membres du Rotary Club, eurent l'idée de créer le Prix du Mémorial, vénérable institution, plus vivante que jamais. A sa naissance, le projet était aussi ambitieux qu'imprécis.
Quand ils le décidèrent, ses promoteurs n'eurent pas de peine à lui trouver une désignation. Ils voulaient placer cette institution ajaccienne sous l'invocation du plus illustre des enfants de la ville, et, par élimination, en vinrent rapidement à se référer à ce qui peut être tenu pour l'oeuvre littéraire la plus importante de Napoléon, même si l'empereur déchu ne l'a pas directement signée : le Mémorial de Sainte-Hélène. La définition du prix fut plus problématique. Et c'est par tâtonnements, à la lumière de l'expérience, inspiré par le contenu des oeuvres tour à tour primées, que le « Grand prix littéraire de la ville d'Ajaccio » a peu à peu trouvé sa voie.
Au commencement, se souvient Jean Neri, à l'époque conseiller municipal et délégué aux affaires culturelles, le « prix devait couronner une oeuvre susceptible de contribuer à développer les qualités morales nécessaires à l'usage de la démocratie ». L'intention politique était déjà liée aux préoccupations littéraires. Mais quelle était sa nature exacte ? Qu'était-il destiné à mettre en lumière ? Alfred Nivaggioli, président fondateur de l'association culturelle du Mémorial qui gère les aspects matériels de la manifestation, a eu l'occasion de le préciser lors de la première remise. « Le Prix du Mémorial doit distinguer une oeuvre apportant une contribution positive à l'épanouissement d'une société démocratique, créatrice de droit et de devoir, où la valeur personnelle est inséparable du souci de l'intérêt général, où le sens de la justice, de l'humain, prend valeur d'exemple. »
Tout cela pour en arriver à la définition actuelle, scrupuleusement fidèle aux orientations tracées par ses fondateurs : « Le prix du Mémorial, grand prix littéraire d'Ajaccio, créé en 1977, est destiné à distinguer un auteur pour la valeur humaine de l'ensemble de son oeuvre, ou pour un ouvrage (récit, mémoires, biographie, roman) à finalité historique ou consacré à une réflexion sur des problèmes de civilisation illustrant l'apport des hommes à l'évolution de la société contemporaine. » Pour tout dire, « contribution positive à l'épanouissement d'une société démocratique », « valeur humaine » d'une oeuvre, « problème de civilisation », « sens de la justice, de l'humain », « apport des hommes à l'évolution de la société », aucune de ces notions n'est bien précise. C'est volontairement que les animateurs du prix du Mémorial les ont mises en exergue, afin de n'être pas tenus par des contraintes trop strictes, de pouvoir distinguer auteurs et oeuvres de valeur qui puissent, dans leur domaine, servir de modèle et d'exemple.
Au-delà des grandes formules, la meilleure définition de ce prix consiste probablement à regarder la liste des lauréats, véritable panthéon où se bousculent quelques-uns parmi les plus grands noms de la vie intellectuelle française des trente dernières années. On y trouve Pierre Chaunu (1982) et Jean d'Ormesson (1990), Pierre Miquel et Maurice Schumann (lauréats la même année 1984), Jean-François Revel (1992) et Alain Peyrefitte (1995). On y trouve également Marc Fumaroli (2004) ou Alexandre Sanguinetti (1979), Claude Imbert (1985) ou Alain Duhamel (1993).
Les créateurs du prix du Mémorial ne voulaient pas a priori couronner un travail sur Bonaparte ou Napoléon, ce qui n'a pas empêché le jury, au fil du temps, de distinguer d'éminents travaux sur ce registre, comme le récit de Max Gallo, Le Chant du départ (1997), la Nouvelle Histoire du Premier Empire fresque de Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, sur l'histoire de (2005), Les batailles de Napoléon, par Laurent Joffrin (2001), la réédition, par Jean Tulard, précisément du Mémorial de Sainte-Hélène (1981), ou encore, en 2006, La légende de Napoléon de l'historien mauricien Sudhir Hazareesingh.
S'il n'est pas question de se limiter à des ouvrages sur la Corse ou sur Ajaccio, à plusieurs reprises, le jury a néanmoins porté son choix sur des travaux de cette nature. Il a ainsi distingué la biographie que le regretté professeur Antonetti avait consacrée à Sampiero (1987), le remarquable et très sensible Insulaire d'Eugène Mannoni (1991) ou l'intéressante vie d'Emmanuel Arène, racontée par Xavier Versini (1983). De la même manière, il a distingué les oeuvres de Paul Silvani (1999) ou la publication par Antoine-Marie Graziani de la correspondance complète de Pascal Paoli (2007).
Plusieurs de ces lauréats (Benedetta Craveri, Xavier Versini, Marc Fumaroli, Claude Imbert) se retrouvent désormais au jury qui, sous la présidence de Jean-Claude Casanova, de l'Institut, compte également Jean-Marie Colombani, Jean-Louis Guillaud, Claude Griscelli, Jacques Julliard, Emmanuel Leroy-Ladurie, Jules Martinaggi, Jean-Étienne Riolacci, Jean-François Sirinelli, François Léotard et Catherine Tasca.
C'est traditionnellement le maire d'Ajaccio et les responsables de l'association culturelle pour le Mémorial qui distinguent le lauréat lors d'une sympathique cérémonie dans le cadre des manifestations qui se déroulent à l'occasion de la célébration de l'anniversaire de la naissance de Napoléon. Au fil du temps, les responsables du prix sont parvenus, grâce à la brillante cohorte des lauréats, a créer avec ceux-ci une relation à double courant. Le Prix du Mémorial apporte son prestige et sa renommée à ceux qui le reçoivent, mais, en contrepartie, il bénéficie à son tour, du caractère illustre de plusieurs des lauréats. Un prix qui distingue tant de gloires et de célébrités et qui est distribué par un jury composé d'autant de sommités, un tel prix peut-il est négligeable ? Nul, à Ajaccio, et surtout pas à la mairie, n'ignore les très utiles retombées de cette vénérable institution.
Alors, en 2008, les membres du jury ont choisi d'innover. Ils ont distingué, pour la première fois, un livre sur Napoléon III. C'est une biographie passionnante, oeuvre de l'historien Eric Anceau, spécialiste de la vie politique française au XIXe siècle.
Par une curieuse ironie de l'histoire, cet ouvrage paraît chez Tallandier, éditeur qui était né sous le Second Empire pour publier des pamphlets contre l'empereur des Français.
Bourré de talents et de qualités, Napoléon III, qui a à son actif beaucoup de belles et bonnes réalisations pour la France - et pour la Corse -, est curieusement mal connu et mal aimé des Français. Le bicentenaire de sa naissance est l'occasion d'un foisonnement de livres, et d'une redécouverte de l'homme et de son règne. Le lauréat le présente ainsi : « Fils de roi, neveu d'empereur, comploteur, prisonnier, proscrit, premier président de la République, dernier souverain régnant de notre histoire. Figure majeure du XIXe siècle, il en incarne l'esprit, la diversité, les contradictions : homme de réflexion et d'action, romantique et réaliste, autocrate et démocrate, autoritaire et libéral, réactionnaire et progressiste, fils de l'Église et de la Révolution, apôtre de la paix et fauteur de guerre. Complexe, il a longtemps été incompris, suscite toujours passions et jugements contradictoires. Hugo le surnomma « Napoléon le Petit », le dépeignit comme un « nain immonde », alors que Pasteur considérait son règne comme l'un des plus glorieux de tous les temps. Qui était réellement Napoléon III ? »
C'est à cette question que répond ce gros ouvrage, érudit et vivant, incroyablement riche, mais ne se perdant jamais dans les détails, aussi éloigné de l'hagiographie que de l'entreprise de démolition. Quand on sait tout de Napoléon III, ce livre apprend tout le reste, et quand on estime avoir des lacunes, cet ouvrage - essentiel, en écrit Jean Tulard - constitue certainement la meilleure introduction à la vie et à l'oeuvre du dernier souverain français.

Napoléon III, par Eric Anceau, Tallandier, 752 pages, 32E

 
 

Robert Colonna d'Istria

 
 
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