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N°110 - Novembre 2008
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Par François Léotard

 
 

Devenir socialiste n'est pas aussi facile que cela

 
 

- Moraliser le capitalisme est à peu près aussi difficile que d'interdire le libertinage, de supprimer les téléphones portables ou d'arrêter un match pour éviter les sifflets.
Naturellement, il faut essayer. Et la droite française, après treize ans de pouvoirs quasi absolus, fait des efforts louables dans ce sens. Au risque de contribuer quelque peu à la perplexité de nos concitoyens. Mais il me semble qu'il faudrait s'efforcer de ne pas jeter le libéralisme avec l'eau du bain. Ce pourrait être « la faute de l'abbé Sarkozy ». Le ci-devant président Bush s'est bien gardé de la commettre et il a eu raison.
Car il est temps, devant le torrent de boue qui recouvre aujourd'hui les idées libérales, de redresser un peu la tête. Quels étaient les deux charmants garçons qui ont mené, voici quelques décennies le plus dur combat contre les libéraux ? Ils s'appelaient Hitler et Staline. Copains comme cochons, ils ont dévasté la planète beaucoup plus sûrement que ne le fera jamais le changement climatique ou les subprimes d'Outre Atlantique.
La puissance publique, telle qu'on la vante aujourd'hui sous le nom guilleret du « retour de l'État », c'est probablement une capacité d'injustice que l'initiative privée, la responsabilité personnelle et la liberté, toutes les trois réunies, n'égaleront jamais.
Pour le chef de l'État, devenir socialiste n'est pas si facile que cela. Demandez à Mitterrand... Il a fallu du temps... On doit inventer un courant qui n'ait l'air de rien, rédiger une motion ambiguë, nouer de subtiles alliances, se battre avec panache contre les forces de l'argent et naturellement en avoir un peu de côté (ah ! les ortolans), se recommander de grandes figures disparues qui n'avaient pas l'honneur de vous connaître, vivre sobrement tout en ayant de bons copains dans le Sud-ouest. C'est un travail de longue haleine.
Pendant toute cette période de mutation génétique, nos dirigeants devront éviter certains risques : celui de laisser le Sénat devenir le paradis fiscal du cinquième arrondissement, celui de privatiser la Poste tout en nationalisant les banques, celui de considérer Serge Dassault comme un journaliste ou d'aller trop souvent sur le plateau de TF1. Et surtout ne pas laisser entendre que la crise ne sera qu'un long fleuve tranquille. Bref, ressembler à la fois à Churchill, à Pinay et à Mendés.
C'est une ascèse à côté de laquelle celle de saint Siméon le Stylite paraît une plaisanterie. Voici donc une période d'autant plus difficile que les hommes du CAC 40 sont généralement les amis officiels du président, que les patrons d'une presse aux abois ont table ouverte à l'Élysée, que le parlement est aux ordres, que la justice est au placard, que les prisons sont des trous à rats, que le Grand Duché du Luxembourg nous répond que nous n'avons aucune leçon à lui donner et que le trader emblématique de toute cette période n'est ni juif, ni arabe, ni franc-maçon, mais qu'il porte un nom très breton et un visage « bien de chez nous ». Les boucs émissaires se défilent.
Alors, avec une patience infinie, il faudra rappeler quelques vérités. Dire que la démocratie libérale, fille de la Révolution (et non pas de la Terreur) est née de la victoire de Gambetta sur Mac Mahon, s'est consolidée contre le boulangisme et l'anarchie, s'est redressée à travers l'affaire Dreyfus. Ses premiers adversaires furent le césarisme et le mensonge.
Dire qu'avec les Britanniques et les Américains, cette démocratie a inventé l'Habeas Corpus, la séparation des pouvoirs, la liberté de penser, d'écrire et de circuler, de croire ou de ne pas croire, l'indépendance de la justice et la responsabilité de l'exécutif. Dire aussi qu'elle a inventé la liberté d'entreprendre et que cette liberté - par définition - n'est pas sans risque. Dire qu'elle a gagné la guerre contre les deux empires de la haine qu'ont été le nazisme et le communisme. Dire enfin qu'une banque est une entreprise et que jusqu'à preuve du contraire elle a encore le droit de l'être.
Les conséquences économiques et sociales de la crise que nous traversons seront considérables. Elles sont à juste titre commentées dans les médias. Mais, au moins aussi graves, seront les conséquences politiques. Car ces périodes font toujours apparaître les faux prophètes, les bonimenteurs, les vendeurs d'illusions, les théoriciens de la race ou de la classe, les manipulateurs de la haine.
En date du 28 juillet 1944, au moment même où le pays se libérait, on pouvait lire dans « Je suis partout », le journal collaborateur, cette phrase qui donne la nausée : « J'admire Hitler [...] C'est lui qui portera devant l'Histoire l'honneur d'avoir liquidé la démocratie. » Hitler a été le produit direct de la crise de 29. C'est difficile de l'oublier !
À côté du titre de citoyen, je revendique l'honneur d'être libéral. C'est mal vu ? Tant mieux !

 
 

François Léotard

 
 
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