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Carton rouge

Carton rouge

de Paul Milleliri

(parution juin 2008)

 

A Marseille, si tout n’est pas rose, il reste au moins le blanc et bleu, celui de l’OM ! Et chez les « petites gens » c’est un moteur suffisamment puissant pour débrider toutes les imaginations. Dans la famille recomposée, c’est le cadet, celui qui est dans le fauteuil roulant qui mène le bal, et son idée de génie qui nécessite quelques fonds de départ conduit les trois frères au hold-up… raté ! On n’est pas loin du Pigeon de Dino Risi ni de la famille Malaussène de Pennac… 

 

(extrait du 1er chapitre)

 

Le foot, vous aimez ?... Moi, l’Ohème, c’est ma passion. Attention ! je dis passion. Pas amour… L’amour, je connais aussi. C’est autre chose. Si ça vous chante, on en parlera plus tard.

         Faudrait quand même pas en conclure que je suis de ces jobastres aux torses nus qui garnissent les travées du Stade Vélodrome. Des fadas qui été, automne, hiver, printemps, mistral ou tramontane, braillent dans le mégaphone pour exciter des plus nessi qu’eux. Non. Moi, avant tout, je suis pour le jeu. Le beau jeu ! Et le beau jeu, en France, c’est l’Ohème. Personne ne peut dire le contraire. Sauf des Parisiens ou des Lyonnais. Des chauvins incapables de faire la différence entre un bûcheron allemand et un artiste du ballon rond comme Zizou.

Je dis ça pour parler. Manière de dire, quoi. D’abord, Zinédine n’a jamais porté notre maillot. Pôvre ! je le sais bien. Ensuite, des Allemands, depuis qu’on a fait l’Europe, il en faut. Des bûcherons aussi, d’ailleurs. Mais pas sur un terrain. Ou alors, à la rigueur, un ou deux. Et encore ; façon Di Meco : ça c’était pas du fond de gamate ! Tiens, juste pour se faire respecter à domicile pour le cas où, un jour, scoumoune aux autres ! on ne serait pas récompensés par notre beau jeu.

         Si je vous déballe mon point de vue sur le plus grand club français de tous les temps, c’est parce que, j’en suis conscient, mon histoire, en gros, ne serait jamais arrivée sans ma passion. Encore que…

         A bien réfléchir, au fond, le pataquès s’est surtout pointé dès que Slim, Bona et leur collègue Aziz  se sont déclarés, d’autorité, associés pour exploiter mon idée. Vous parlez d’un coup de bol ! Avec des alliés pareils, c’était couru d’avance, affiché : le moulon d’engatses était au bout. Quant à toucher le quarté, même dans le désordre, fallait plus y penser.

         Slim et Bona c’est mes frangins. Si on ne se ressemble pas beaucoup, il m’est difficile de les renier totalement. L’envie est pourtant là, j’avoue. La différence entre les ânes et eux, c’est que les bourriques ont des oreilles plus longues. Si les couillons volaient, mes deux frères seraient à Salon ou à Istres ; des Tanguy et Laverdure à la chichoua ; indéboulonnables leaders de leur patrouille. C’est vous dire la taille du pois chiche qu’ils se tiennent à la place du cerveau.

         L’autre, leur collègue là, Aziz de la Capelette - « c’est mon blase » qu’il disait toujours, pour se la jouer auprès des minots - c’est pas lui qui pouvait  leur meubler la cougourde. Inutile de compter sur ce minus pour relever le niveau des deux autres. De quelque côté qu’on se tourne il n’était pas nobélisable. Sauf à créer un prix spécial du jury pour l’ensemble de ses cagades. En fait, le peu qu’il savait, appris sur le tas, provenait de son mémorable stage aux Baumettes. Un genre de super marché de la défonce où, parait-il, le cul cassé est toujours offert en promotion pour les minots et les plus faibles. La seule culture qu’il connaissait, c’était celle du cannabis sur le balcon de sa mère. Son exploitation ne risquait pas de couler la filière marocaine. Notez, la culture intensive de l’herbe ne le heurtait en rien. Il aurait été plutôt pour. Mais vu la surface disponible, obligatoirement sa production se limitait à quelques pots. Il se rattrapait auprès de sa clientèle en vantant la qualité de son produit bio. Pendant que sa vioque zonait à l’hospice, avec un col du fémur pété, éclaté comme une pastèque trop mûre, jamais son balcon n’avait été aussi vert. De quoi faire l’admiration des commères du quartier. « Peuchère, Aziz, c’est quand même un bon petit !... » Encore ne savaient-elles pas qu’il venait de transformer la baignoire sabot de l’appart en pépinière ! Ce sacrifice au détriment de l’hygiène ne semblait pas gêner l’horticulteur. Et quand bien même ? La vie est question de choix. Toujours est-il que, si sa vieille s’est tirée de sa mauvaise fracture, son cœur n’ a pas résisté en redécouvrant son bercail. Rude choc, aussi, pour ses copines. En attendant qu’un soir aux actualités régionales, avant leur feuilleton, Plus belle la vie, les voisines de la mère d’Aziz en apprennent un max sur les talents de cultivateur en herbe de l’autre mégotard de joints.

         Pendant un temps, dans notre zone, mes trois minables avaient répandu la fable d’un coup fumant à venir. Un coup génial qui aurait germé dans leurs crânes vides. Même qu’il s’est trouvé des crânes encore plus creux, candidats dans la catégorie « César du meilleur espoir de la jobardise », pour croire en leur salade.

         Pendant un temps donc, j’en suis resté tout escagassé, scotché, incapable d’imaginer la parade efficace. Mon idée, bien sûr, n’avait pas été déposée auprès de la Société des Auteurs. Pourtant, incontestablement l’idée était mienne. Je nous revois comme si c’était hier…

         Mes frères et moi, nous étions, « A la Surface de réparation.  Chez Loule ». Dans le fond de la salle. Près du baby-foot.

        « Chez Loule », c’est le seul bistrot qui existe encore dans la galerie marchande de notre cité. La seule enseigne même. Tous les autres commerces ont mis la clé sous le paillasson ; victimes du vandalisme et de l’incivilité de jeunes sauvageons ; comme disait monsieur Chevènement… Mais personne, jeune ou moins jeune, n’a jamais touché à Loule. Avec sa tronche à la Chéri Bibi et son nerf de bœuf toujours à portée de main, pas besoin que les grands frères vous fassent la leçon. D’instinct il vous vient l’envie de le respecter. Quant à s’en prendre à sa boite ?... Saccager une école maternelle, foutre le feu à trois bagnoles, deux poubelles, un abri bus, d’accord. Mais démolir notre maison des jeunes ? Oh ! Ça va bien la tête ? 

        Il parait qu’entre Loule et l’agneau pascal il y a au moins la distance qui sépare les Goudes de Pas-des-lanciers. On dit aussi que ses séjours à Clairvaux, à Luynes et à Grasse, quinze années de placard, n’auraient rien à voir avec une déplorable erreur judiciaire. Possible, et après ? Chacun son couffin d’oignons. D’ailleurs, pour parler comme dans les bons films, « il a payé sa dette à la société. » Vous croyez que tout le monde peut en dire autant ? Rien de moins sûr. Si vous aviez sur votre bidet le tiers du quart de tous ces mauvais payeurs de France et de Navarre, toute l’eau de Longchamp ne suffirait pas à leur laver le cul ! A commencer par certains ex-dirigeants de l’Ohème. Je dis pas de noms. Tout le monde les connaît !

        Personnellement, je peux rien trouver à redire de Loule. Il m’a toujours eu à la bonne. Une fois il m’a même sorti d’une embrouille où des vilains cacous me cherchaient du bruit. Vite fait, bien fait, il leur a botté le train aux autres terreurs. Putain ! le choute! Atche de puissance ! Une vraie frappe de mule, pour parler tout à fait comme Thierry et son collègue Jean-Mimi.

Loule et moi, je crois que c’est le beau jeu de l’Ohème qui nous a rapprochés. Lui, c’est vrai, il était plutôt nostalgique d’une certaine époque. Lorsque l’auditoire était à la hauteur, il n’avait pas son pareil pour refaire le dernier match :

« Salut, Loule.

- Té ! Paga. Ton cousin il a encore vanné sec hier soir sur Canal.

Le sosie de Paganelli, cheveux ébouriffés souriait sans répondre. 

Un autre venait à sa rescousse.

- Qu’est-ce que tu veux qu’il raconte d’autre, le cousin de Paga ? Il peut pas dire dans le poste que c’est des chèvres !

         - Et pourquoi il peut pas le dire. Yves Mérens il se prive pas de l’écrire !

         - Entre écrire dans un quotidien régional et balancer à plusieurs millions de téléspectateurs, c’est pas pareil.

         - Allez vaï tout ça c’est question de gros sous. La monnaie ! voilà ce qui compte ! Mais c’est pas ça qui tirera l’Ohème vers le haut.

         - C’est pas le dit. Sans monnaie, pas de grands joueurs…

         - Voueï. Mais faut pas confondre grands joueurs et joueurs grands. Avant, on avait des attaquants de poche, ça faisait très bien l’affaire : Kopa, Paga, Piantoni, Chiésa… Et vous-vous souvenez de Pavon, le ballon qu’il se tenait ce minot ! Et Di Nallo à Lyon ?

         - Et Giresse !

         - Maintenant pour jouer à l’Ohème il faut faire douze secondes aux cent mètres et quatre vingt kilos. Et après, mais seulement après, on s’occupe de savoir si il a entendu, un jour, un seul, parler de la technique. Hier un de ces athlètes de foire ne savait même pas faire une remise en jeu sur une touche. Et je vous parle pas de nos attaquants aux pieds carrés !

         - Té, et Tigana ? Il était pas bien épais d’accord. Il valait pas Platini, d’accord. Mais il y allait à la manœuvre. C’était pas un feignant…

         Loule bougon admettait à peine l’argument.

        - Qui te prétend le contraire ? Sur un terrain on peut pas aligner onze techniciens. Je dis pas. Mais faut pas non plus nous prendre pour des charlots en nous présentant onze culturistes ! Trop c’est trop ! »

         Lorsque je lui parlais de Drogba, il me répondait Waddle… Un grand blond contre un grand noir, en somme…

         Mais oh ! Eh ! Piano ! Doucement. Je vous vois venir dans vos godasses esclaffes merdes parisiennes, avec votre air sur deux airs… Non monsieur, non ! Qu’est-ce que vous allez encore imaginer ? Une tribune Boulogne chez nous ? Et puis quoi encore ? Si vous pointez comme vous pensez, pôvre, les risques de voir un jour une de vos boules s’en aller téter le gari ne sont pas pour demain ! Loule n’est pas raciste. Pas du tout ! Il a même entre une bouteille de 51 et un litron de vodka - placé là pour le cas, bien improbable, où un moscovite s’égarerait chez nous - une photo dédicacée de Boli. Juste à côté de celle de Chris. Chez lui, blacks, blancs ou gris sont reçus de la même façon. Tu bois, tu t’amuses, mais tu restes cool, zen. Pas question de se la ramener. Malheur à qui se laisserait aller à parler, devant lui, dans son bistrot, de nègres, de youpins, de bicots. Ni même de pingouins ou d’espingos. Pour moins que ça, à la moindre allusion, Loule sort de ses gonds. Et un Loule dégondé, sas ! faut s’le faire ! Rien à voir avec un demi tango ! Je vous dis pas le rebroussier grand format. Modèle toutes options…

 Un jour, Zé le bouliste, un galéjeur de première, grand admirateur de Paga, son modèle, il a fait comme ça :

         « Oh ! Loule. Qu’est ce que tu attends pour virer de chez toi ces mouches racistes ? Vé ! Elles ont conchié sur Basile et épargné le portrait de Waddle… »

         Avant que la fraternelle des piliers de bar ait eu le temps de partir dans une grosse rigolade, le Loule, sans même sortir de derrière son comptoir, d’un coup de boule à la Zidane, il te lui a éclaté le pif, au Zé. Depuis, fatalitas, ils sont restés en froid. Zé ne croise plus dans nos eaux territoriales. Parait même qu’il se serait reconverti au Vittel-fraise. Dans l’affaire, le gros tarin du bouliste penche maintenant comme la tour de Pise. Son foie, en revanche, y aurait gagné. A la pétanque, ses collègues de partie ont aussi remarqué que Zé pointait en donnant moins d’effet à ses boules. Son tir lui aussi aurait plutôt tendance à s’améliorer. Au point de faire maintenant de lui un milieu de triplette à peu près acceptable. C’est le vieux Marcel qui a rapporté ces détails, un soir à l’apéro. Eh bien, Loule, ne s’est pas vanté d’être à l’origine des progrès de Zé à la pétanque. Il est comme ça, Louis Di Giambattista. Un monsieur. Avec de la mentalité et tout… Pas comme mes deux frères et leur associé.

         Pour vous parler de la date de naissance de mon idée géniale, j’ai un repère infaillible. Impossible de se tromper. Facile ! C’est cet après midi où « Pieds paquets » après s’être attaqué à son propre record de bouffeur de chamallows avait gerbé partout dans la maison. Sans compter d’autres évacuations… Oh, fan ! l’odeur ! Ça sentait encore plus mauvais que les pets de Damoclès, pourtant défavorablement réputés dans toute notre cité…

Damo Arnougloutou, le Grec pour les intimes, cousin de Mika Lazaridès, c’est un bon collègue à nous. Gentil. Vouéï, gentil… On peut pas dire… Mais putain ! Qu’est-ce qu’il peut larguer comme caisses ! Une vraie boule puante ambulante. C’est peut-être en rapport avec un régime crétois, ou je ne sais quelles brochettes aux herbes de par là-bas ? Comment savoir ? Je n’ai jamais commis l’imprudence d’aller croûter chez lui. Sa sœur, Mélina, est une belle petite. Serviable au point de refuser rarement ses bons offices lorsqu’on la rencontre dans les caves. Mais si elle est capable de fournir la même production que Damo, atche de con ! je plains les aventuriers qui au mépris des risques d’asphyxie, se jouent la vie à lui renifler le minou. Dans de tels brancards la malemort ça craint un max. En tout cas, petites causes grands effets, si la cuisine grecque était à la base des désordres intestinaux des entrailles hellènes - hypothèse à vérifier - de suite on comprendrait mieux pourquoi Athènes est parmi les villes les plus polluées de la planète…

         Enfin, bref, ce jour-là, dans cette atmosphère irrespirable, impossible de survivre sans scaphandre autonome. D’où notre repli stratégique sur notre QG, chez Loule.

         Pieds paquets ?  C’est un autre de mes frères. Plutôt bravasse dans son genre. Inoffensif, en général. Mais celui-là non plus n’a pas inventé la soupe d’ail…

         Vous me suivez toujours ?...

         Soudain, j’ai comme un doute.  L’impression que, par ma façon de vous indiquer la route pour descendre des Réformés au Vieux port, je vais réaliser l’exploit de vous perdre le chemin… C’est un coup pour un vrai Marseillais à lui faire monter la grosse vergogne au front. Avant de courir ce risque il vaut peut-être mieux reprendre tout. Bien comme il faut ! Tran-qui-lle ! Commençons par planter le décor, parler de ma famille. Un gros morceau à se taper, c’est vrai. Mais après, tranquille je vous dis ! J’ai la situation en mains. Vous verrez, ça glissera facile, tout seul, sans mettre d’huile.

 

 

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