Le sentier lumineux
Roman
Andria Costa
(parution juin 2008)
- Tu vas pas me croire…
Quand Léo Poggi commençait ainsi ses phrases, il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il raconte une histoire exceptionnelle. C’était plutôt sa manière à lui de marquer son mécontentement à propos d’un évènement sans importance réelle qui l’avait contrarié.
Trois jours auparavant, en redescendant de la bergerie, il avait versé dans le fossé avec son 4x4. Rien de grave pour lui. Pas même une égratignure. Mais le véhicule était hors d’usage et, en attendant, Léo Poggi était bien obligé de monter à pied du village pour aller s’occuper de ses bêtes. Ça fait une trotte vu que Monte Grosso où il avait construit un grand baraquement en bois pour abriter son troupeau se trouve quand même à trois kilomètres de sa maison.
Il s’adressait ce matin là à Simon Casalta, l’employé municipal chargé du ramassage des poubelles avec son camion benne.
- Qu’est-ce qui t’arrive encore !
- Ahè ! Ci n’hè unu tutti ghjorni ! (Il m’en arrive une chaque jour !)A croire qu’elles le font exprès ! Putane capre ! (Putains de chèvres !)
Ce matin-là, Léo Poggi en avait après ses chèvres. C’était pourtant son gagne pain. Il avait fait tous les métiers, chauffeur livreur, manœuvre, maçon, peintre en bâtiment… Mais ça ne suffisait pas à épuiser son incroyable énergie et son besoin de parcourir chaque jour de grands espaces. Léo Poggi aimait marcher dans la montagne. Ce désir permanent de locomotion en avait fait un rabatteur hors pair pour la chasse au sanglier. C’est tout juste s’il ne courait pas avec les chiens quand ils avaient débusqué la bête. Mais il hurlait des heures durant, frappait dans ses mains, excitant la meute, s’affairant même au dépeçage lorsque le sanglier était abattu. Bref, Léo Poggi était un hyper actif, mais il n’aimait pas trop les imprévus et les obligations. Or, son troupeau de chèvres avait adopté un comportement inhabituel, depuis le jour de l’accident, et ça le contrariait beaucoup. Jos, sa femme, qui s’occupait à faire les fromages, avait bien essayé de le raisonner.
- Hè Léo, c’est normal… Elles étaient habituées au 4x4. C’est comme ça les bêtes. Quand on change d’habitude, elles changent aussi.
- Oui, mais moi ça me fait courir en attendant…
- En attendant la réparation du 4X4 ... José a promis qu’on l’aurait avant quinze jours…
- Et oui, mais pendant tout ce temps qui c’est qui va leur courir après !
- Va que ça te fait du bien… Regarde qu’il te vient un peu de ventre !
Léo avait haussé les épaules et il était sorti pour monter à la bergerie. C’est à ce moment là qu’il avait rencontré Simon Casalta à l’embranchement entre la route communale et la piste.
- Alors, il y a trois jours c’était le 4x4 dans le fossé ! Estime-toi heureux de n’avoir rien eu ! Et maintenant c’est les chèvres ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
Simon Casalta était toujours un brin ironique avec le berger.
- Il m’arrive que je suis obligé de faire des kilomètres pour les ramener à la bergerie. Regarde, quand je montais avec le 4X4, elles restaient dans les parages de Monte Grosso, sur les champs de Ficaghjola. Je sifflais et ça suffisait pour qu’elles rentrent toute seules. Là, je ne sais pas ce qui leur a pris, elles vont jusqu’au dessus de Teghja Fosca. Tu vois le chemin que je dois faire ! Et comme le nouveau 4x4 arrivera au mieux dans quinze jours…
- Un ti face micca male ! (Ça ne te fait pas de mal !) Un peu d’exercice, c’est bon pour la ligne
Léo Poggi eut une grimace en guise de sourire. Il voyait bien que l’autre ne le prenait pas au sérieux. Tout se liguait contre lui en ce moment. Y compris Jos, qui avait détourné la conversation en lui parlant de son ventre. Il n’avait pas de ventre ! Avec tout ce qu’il faisait depuis trente ans dans ce village, il était resté à peu près stable question poids. Jos avait fait cette réflexion parce qu’elle non plus ne le prenait pas au sérieux. N’empêche, ça lui posait problème depuis trois jours d’être obligé d’aller chercher ses bêtes si haut.
- Bon, allez, mi n’hé collu, (Je monte) dit-il, résigné, en s’éloignant du camion-benne.
Simon Casalta, ne démarra pas aussitôt. Il regarda le berger s’éloigner lentement sur la piste. Tout compte fait, même s’il n’aimait pas trop ramasser les poubelles chaque jour, surtout en été où il y a foule et donc beaucoup plus de travail, il estimait que son sort était plus enviable.
2
Il se lève. Il regarde l’heure. Il se dit qu’il a encore du temps. Maintenant il a tout le temps. Il pourrait rester couché toute la journée. S’il bouge c’est pour exister encore. Il est mal dans cette chambre jaune. Mal dans cet hôtel où il est descendu la veille en arrivant tard à la marine de Giottani. Il avait loué une voiture chez Hertz, à Poretta avant de prendre la route de Bastia et du Cap.
- C’est pour combien de temps, avait demandé le type d’Hertz ?
Question temps, Samuel Romani n’avait plus de repère depuis cette histoire. D’ailleurs, à la retraite depuis deux ans, il ne faisait plus attention aux jours.
Il avait hésité et puis :
- Une semaine. C’est un séjour d’une semaine. Donc, je la ramène dimanche soir.
- C’est ça, avait dit l’employé.
Samuel avait voulu tout régler tout de suite.
- C’est un souci en moins avait-il dit.
Depuis le départ de Jade, restait le souci de vivre. Il n’avait pas connu un seul jour de bonheur avant de la rencontrer. Du moins, ne s’en souvenait-il pas.
Il avait été marié trente années durant. Mais rien que des plaisirs parfois, beaucoup de silence et des mots incessants pour répéter ceux de la veille.
- On fait quoi dimanche ?
C’est toujours Lise qui posait la question. Alors lui :
- Comme d’habitude.
L’habitude, c’était une grande balade sur la route qui surplombe la mer et découvre largement l’horizon. Lise en avait besoin. Elle habitait la ville et revenait au village pour le week-end. Samuel lui tenait compagnie, mais comme un étranger. Les seules émotions qu’ils partageaient encore, c’était pour leur fille installée loin d’eux désormais. Laurence faisait l’essentiel de leurs conversations quand ils se promenaient sur les routes du dimanche avant de retourner une semaine durant à la réalité de leur solitude, sans les faux semblants de leur couple défait.
- Qu’aura-t-elle fait aujourd’hui ? N’est-elle pas trop seule ?
Ils s’inquiétaient toujours de savoir s’il elle avait des relations amoureuses, si ça se passait bien. Quand Laurence en parlait un peu, mais assez rarement, c’était avec sa mère qui répercutait ensuite sur Samuel.
- Qu’est-ce qu’elle est compliquée, disait Lise ! Elle en demande trop…Elle finit toujours par se brouiller.
- Pourquoi, on se demande…
- Parce qu’elle te ressemble ! Une copie conforme ! Tout ton caractère !
Au fond, Lise était rancunière. Elle ne pardonnait pas à Samuel de l’avoir négligée en privilégiant toujours son engagement politique.
- C’est quoi t’avoir négligée, protestait-il. J’ai toujours rempli mes devoirs. Pour la maison, pour les enfants. Et puis au lit tu n’as jamais eu te plaindre…
Il terminait toujours sur cette note un peu vulgaire. Il lui faisait l’amour, par besoin sans doute, par habitude, mais sans amour. La mécanique des fluides fonctionnait toujours à merveille après trente ans de vie commune. Les corps se rassemblaient avec une troublante facilité. Ils allaient l’un à l’autre, sans réticence, comme deux automates synchrones. L’étreinte était assez brève mais toujours forte. Bref, ils se soulageaient l’un l’autre autant que de besoin mais dans l’absence absolue de tendresse. D’ailleurs, ils ne s’embrassaient plus depuis longtemps, ne connaissaient plus le goût de leurs lèvres, se donnaient, comme les prostitués, en refusant leur bouche. Et après, sans un mot, ils retournaient vaquer à leurs occupations. Ils avaient pris leurs distances depuis longtemps mais faisaient semblant de ne pas s’en apercevoir ou refusaient de se l’avouer parce que l’âge aidant on risque une absolue solitude.
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