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Le théâtre d'ombres

Le théâtre d'ombre

(Roman)

d'Archange Morelli

(parution juillet 2008)

CHAPITRE I

UN MEURTRE DANS L’OMBRE

C’est une chance qu’il ait plu cet après-midi, car la terre souple de la ruelle étouffe le bruit de ses pas. L’obscurité s’installe peu à peu et la brise mouillée qui vient du Bosphore s’insinue entre les maisons basses, traînant avec elle une odeur de vase salée, un peu âcre, comme celle d’un panier d’anguilles. La nuit se glisse dans les venelles sordides ; ça et là, quelques lumignons tristes se croisent puis disparaissent.

Bientôt les rues seront désertes. Tant mieux ! Il n’a déjà plus besoin de se glisser le long des murs, le coeur battant et le souffle court. Il lui suffit de cheminer dans l’ombre plus noire des maisons. Il lui faut se hâter s’il ne veut pas les perdre de vue. Il tourne au coin d’une sente et se dissimule sous l’encorbellement d’une demeure un peu moins misérable que les autres « Où sont-ils ?.. » Ah ! les voici, au bout de cette rue droite qui va vers les murailles de la ville.

Orientée à l’ouest, elle retient encore, comme à regret, un peu de la dernière luminosité du soleil qui décline derrière les remparts d’Istanbul. Oui, ce sont eux. Maintenant, il distingue bien le petit garçon qui trottine en donnant la main à son père. Les deux silhouettes se découpent dans la lueur mourante du jour.

Il lui faut s’approcher davantage. Il presse le pas. Avec eux, cheminent une grande femme souple et une jeune fille. Elles rient aussi. Quel succès ils ont obtenu ce soir ! Ces Hindous sont les danseurs de corde les plus fameux d’Istanbul. Pas un riche marchand, pas un puissant seigneur qui ne se dispute leur présence, quand il faut réjouir ses amis et sa parenté, un jour d’anniversaire ou à l’occasion des fêtes pour la circoncision du fils aîné. On raconte que le Sultan lui-même, le grand Soliman le Législateur a applaudi à leurs acrobaties pendant une promenade en bateau sur le détroit.

Le petit garçon avait si bien pirouetté sur un cordage tendu entre la proue et la poupe de la galère d’apparat, que le Padichah1 en avait été émerveillé. On dit même que le grand Capitaine des janissaires avait plaisanté avec l’enfant. Ce dernier, nullement intimidé par l’immense turban à aigrette blanche et le caftan brodé d’or, avait fait mille espiègleries qui lui avaient valu une franche sympathie ! Mais que lui importe tout cela ? Ce qui compte maintenant, c’est qu’il se rapproche d’eux. Leurs voix deviennent distinctes, ils parlent dans leur langue. Il distingue le parfum sucré des deux femmes en sari. Le petit garçon donne toujours la main à son père. « Par les sept portes de l’enfer, ne le quittera-til pas un instant ? un seul instant ! »

Soudain, derrière lui, des pas. « Qu’est-ce ? ». Il se recroqueville dans l’ombre d’un auvent. Deux vendeurs ambulants le dépassent. En haillons, et leur hotte vide, ils se hâtent vers des habitations misérables.

Un peu plus loin devant lui, le père et le fils cheminent toujours côte à côte. Déjà, la masse noire des murailles se dresse au bout de la rue. Une rage froide le saisit, il serre les poings dans les larges poches de son caftan. Bientôt ils atteindront le quartier populaire de Yédi Koulé, ils seront chez eux. Non, cela ne se peut ! Sous l’étoffe, ses doigts se crispent davantage. Ils rencontrent la pointe effilée de son scalpel. Il la sent qui perce son pouce raidi. La douleur se vrille en lui comme une pointe de flèche qui chercherait le coeur. Qu’importe ! Elle est bienvenue si, en occupant sa chair, elle lui coupe le souffle et l’empêche de hurler son dépit devant sa proie qui lui échappe.

Mais voici que résonnent des rires plus clairs où se mêle une cascatelle de tintements de grelots. Là-bas, l’enfant et les parents se sont arrêtés. Il se rencogne dans un angle obscur. « Que se passet-il ? » Une famille de bohémiens vient de paraître. La mère porte un panier d’étoffes. Une petite demoiselle frappe sur son tambourin, tandis que la silhouette émaciée du père traîne derrière elle, au bout d’une longue chaîne, un ours énorme qui se balance sur ses deux pattes postérieures avec un dandinement résigné. Il reconnaît cette famille de montreurs d’ours. Eux aussi ont obtenu un franc succès ce soir, dans les jardins de Selim Rasi, le plus riche négociant du bazar qui donnait une fête somptueuse pour la naissance de son premier fils. Au rythme des clochettes, le gros fauve maladroit dansait une gigue triste qui déchaînait chez les spectateurs des rires gras, tandis que la femme virevoltait autour de l’animal en faisant tournoyer des étoffes multicolores.

Il n’avait guère prêté attention à ces Romanichels bariolés. Non, lui surveillait les préparatifs de l’attraction suivante : le père et l’oncle qui tendent la corde à huit bonnes coudées de hauteur, entre l’ornement haut d’une fontaine et la fourche d’un tamaris. L’oncle, encore, qui vérifie la tension, s’assure des noeuds avec un visage grave. Puis, à deux pas, le père qui couve son fils du regard, lui parle doucement, jette une couverture sur ses épaules frêles. Sa mère qui peigne ses cheveux de jais avec un geste tendre.

Oh, comme il le hait ! Comme il le hait ce jeune Hindou au regard lumineux et au visage poupin ! L’enfant est prêt maintenant. Son père, comme à regret, le laisse aller. Le garçon s’avance, salue. Des murmures courentdans l’assistance. Le voici qui saute sur la corde tendue ! On a à peine eu le temps de le voir, qu’il en a parcouru toute la longueur entre la fontaine et le tamaris. Avant que le public en turbans puisse applaudir, le jeune prodige a enchaîné deux soleils autour de sa corde, et un saut périlleux. Comme il le hait ! Il ne perd pas un seul mouvement de ce numéro époustouflant. Ses yeux vont et viennent du petit corps brun avec son pantalon de soie jaune qui danse sur le filin, à son père et à sa mère, qui observent en se mordant les lèvres.

Comme il le hait ! Pourtant il ne veut pas que l’enfant tombe et se rompe les os, là sur les dalles. Non, ce serait trop facile, et puis le plus important ne pourrait être accompli. Or, il faut qu’il le soit. Non, l’heure du garçonnet ne doit pas venir encore ; mais patience… On retient son souffle car l’acrobate, ruisselant de sueur, les cheveux épars, marche sur les mains le long de la corde. Doucement, il arrive près de la fontaine. Nul n’ose respirer. Un dernier saut et il retombe à terre, fléchissant souplement les genoux. Il salue. Il sourit de toutes ses dents éclatantes. Les spectateurs se sont levés d’un seul bloc. Ils applaudissent, beaucoup lancent des piécettes. L’enfant les ramasse ; ses mainsvont bon train, la gauche surtout qui enfouit prestement le petit butin dans la vaste poche du pantalon couleur soleil.

Sous une dernière ovation, le petit Hindou a rejoint les bras de ses parents. Sa mère essuie la sueur qui ruisselle, son père lui tend un gobelet d’eau fraîche, puis tous disparaissent derrière une tenture qui masque au public la troupe des bateleurs. C’était il y a trois heures à peine. Lui, parmi ce public, avait du mal à ne pas crier, mordant son poing crispé en un accès de rage froide. Et maintenant, sa proie va lui échapper. Quelle déveine, quelle frustration qui attise sa haine comme une braise !

Au coin de la ruelle, les deux familles de saltimbanques bavardent. Il en profite pour s’approcher à la faveur de l’obscurité qui s’épaissit. Il tend l’oreille. Hindous et Bohémiens jargonnent, avec force gestes, dans un mauvais turc où se mêlent des mots qu’il ne comprend pas. À l’écart, le jeune acrobate caresse l’ours triste qui hoche le cou d’une façon mécanique. La petite Gitane l’a rejoint ; ils se parlent et rient doucement. Il avance encore, il se rencogne dans l’épaisseur noire d’un porche bas. Il pourrait les toucher presque. Les deux enfants s’échangent des menues friandises reçues du public cet après-midi. Soudain, un appel, les pères donnent le signal du départ. La demoiselle s’éclipse sur un dernier sourire.

Le garçonnet est seul. Le visage penché sur sa main, il compte son trésor de piécettes et d’amandes salées. C’est le moment ! Vite ! Mais comment ? Il n’a guère le temps de l’étrangler comme l’étudiant de la médressé, voici deux semaines. Quelle injure du sort ! Mais qu’est cette masse plus noire sous ce porche sombre ? Il tend le bras, c’est un tas de bois. Sa main se referme sur un gourdin noueux.

L’instant est venu de sortir de l’ombre. Ah ! tuer est ce qu’il aime le moins, il répugne à cette besogne, mais tant pis ! Il faut en passer par là. En entendant du bruit, le petit garçon a levé la tête. Trop tard. En une volée sauvage, le gourdin s’abat ! Au bout de son bras il perçoit le craquement des os. Une plainte chétive, comme un miaulement, puis le bruit mat du corps qui choit. Le plus important maintenant. Sa lame, son scalpel, voilà, elle jette un éclat terne dans la nuit.

Il se penche. La pointe plus effilée qu’un rasoir pénètre vite les chairs. La plaie sera minuscule. Il est content de lui. Il faut couper maintenant. Les tendons résistent un peu. C’est là, oui, il le sait, le tranchant s’enfonce, une légère rotation du poignet… ça y est ! Comme il est heureux soudain !

Heureux, calme, plus de haine, plus de trouble, un vide apaisant. Il ne le hait plus, ce jeune Hindou, il l’aime maintenant,parce qu’il est devenu un ami, il n’est plus seul, il voudrait pouvoir le lui murmurer à l’oreille, rire avec lui, jouer avec lui, mais il n’a pas le temps. Des appels résonnent, se rapprochent. Il faut fuir. Alors il se glisse entre deux maisons. C’est une chance qu’il ait plu cet après-midi, car la terre souple étouffe le bruit de ses pas. La nuit l’avale.

Là-bas, montent un cri déchirant puis les hoquets d’un sanglot. Que lui importe ? Il n’est plus seul !

 

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