Les saints et les morts
(Roman)
de Jean-Louis Tourné
(parution août 2008)
Me croiriez-vous si je vous disais que la Corse est une terre oubliée ?
Difficile à croire, n’est-ce pas, si l’on songe à ces plages impitoyablement enserviettées durant l’été par des vacanciers vêtus de leurs seuls coups de soleil. Difficile à imaginer lorsque l’on voit les trottoirs de Bastia ou d’Ajaccio martelés par les talons aiguilles des élégantes, toutes blondes, toutes tintinnabulantes sous le poids de leurs bijoux en or.
Et pourtant, il suffit de regarder la Corse pour s’apercevoir qu’elle est la demeure d’un être, d’une entité gigantesque dont la présence imprègne l’île toute entière. Du coeur de la Corse, à Vizzavona, elle étend ses bras dans toutes les directions, à travers les montagnes, par-delà les rochers.
La forêt se coule ainsi dans chaque interstice du paysage, dans chaque fissure de roche. Les arbres se touchent, les branches se parlent et l’on voit ainsi cet être qui remplit tout l’espace des montagnes, tapi là, à attendre. À attendre quoi ? Peut-être rien. Peut-être l’hiver. Car c’est l’hiver que la forêt respire. L’hiver commence à la Toussaint, i Santi, le temps des saints. Et puis i Morti, le temps des morts, juste après le jour des Saints.
Alors, le temps se referme et la forêt écoute. Elle écoute le poids du gel sur les branches ; elle écoute l’odeur du châtaignier que l’on ne sent vraiment qu’en novembre ; elle écoute le bois qui craque sous les pas de choses étranges. De ces choses qui marchent seules dans la nuit. La Corse est une terre oubliée. Elle en est satisfaite.
Dimanche 27 octobre. Village de Campo
Lisa Fichter aimait la chasse. Elle adorait la traque, la vision du gibier affolé qui sent sa fin proche, le frisson de la victoire qui lui embrase l’échine. Elle était prête à attendre, elle affrontait les lenteurs de l’affût et les rebuffades mêmes parfois. Car rien, rien de rien, ne pouvait remplacer l’éblouissement qu’elle ressentait à chaque estocade. Lisa Fichter aimait la chasse ; la jeune fille courtisait le danger. Et plus le gibier était gros, plus la traque l’excitait. Ce soir, le gibier était énorme. Il était confortablement installé face à elle dans un authentique canapé empire.
En d’autres temps, Lisa Fichter aurait pu naître guerrière. Dans cette vie-ci, elle avait choisi d’être conseillère financière. «Ainsi, votre capital sera protégé. Vous retrouverez votre mise de fonds tout en bénéficiant de la progression de l’indice boursier. Naturellement, vous ne souffrirez aucune imposition. »
Lisa venait de conclure sa proposition d’investissement. Elle avait étalé les documents devant elle sur la table basse. Il ne restait plus qu’à attendre. La jeune femme eut un regard pour le salon dans lequel se déroulait l’entretien depuis bientôt une heure. Marbre crème parsemé d’obélisques d’albâtre, de lustres de cristal et symboles désuets, clamant haut et fort la dignité et la noblesse de leurs propriétaires. Elle les regarda. Déjà, il lui semblait que le gibier avançait le cou, à bout d’argument, vaincu et heureux, pour recevoir l’estocade finale. Elle sourit en pensant à l’expression de son patron, le bien-pensant notaire, si Lisa lui avait décrit cette image.
La voix de Marie-Ange la fit revenir à la réalité. « Effectivement, ce produit est élégant, disait cette dernière. Et sûr. » Lisa hocha la tête devant ce compliment : « Vous réaliserez un bon placement tout en délocalisant vos avoirs au Luxembourg, un pays où vous serez protégée de l’imposition. » Les vingt dernières minutes d’explication allaient payer. Les d’Arigenti l’écoutaient avec attention. Les d’Arigenti. La moitié du canton à eux deux. Les Sgiò. I Sgiò d’Arigenti. Les seigneurs. Marie-Ange d’Arigenti, malgré sa cinquantaine passée, était encore considérée, dans toute la Corse, comme une très belle femme. L’âge, qui lui avait légué quelques kilos superflus, avait toutefois laissé miraculeusement intacts un visage lunaire et une peau claire, libre de toute ride. Marie-Ange appartenait à la catégorie des fleurs d’automne, brunes, sereines. Et secrètes.
Cette femme demeurait courtoise en toutes circonstances, souriait souvent à ses ennemis et ne montrait rien de ses sentiments. Depuis vingt ans, elle dirigeait seule la scierie familiale, principale industrie et employeuse de ce canton de Corse-du-Sud. Elle ne s’était jamais mariée et on ne lui avait connu aucune relation ni affection sinon un amour fou pour sa nièce, qu’elle avait, disait-on, pratiquement élevée elle-même, sans aide ni soutien moral de son frère.
Lisa ne l’avait jamais vue au décontracté. Marie- Ange la recevait vêtue de ses éternelles robes noires. Pas des blouses, comme pour de nombreuses autres habitantes du village. Du noir, certes. Mais des robes de grandes marques. Prada, Yves Saint-Laurent, Chanel. Rehaussées d’or blanc. Marie-Ange ne se confiait pas mais lui avait tout de même donné comme conseil d’éviter l’or jaune. Trop vulgaire. C’était tout Marie-Ange cela. Depuis le temps que Lisa venait leur rendre visite et préparait leurs transactions, le seul conseil, la seule confidence que Marie-Ange lui avait prodiguée concernait la discrétion dans le port de l’or. Lisa sentit qu’elle s’enfonçait dans sa rêverie. Dangereux. La jeune femme connaissait cet état d’euphorie, juste à l’issue de la bataille, qui peut transformer une victoire certaine en déroute sans appel. Il fallait se reprendre. Lisa s’accrocha à la dernière phrase de Marie-Ange d’Arigenti. « Si vous me le permettez, pouvez-vous nous assurer que nous ne courons aucun risque à l’égard du fisc ?
– Nous utiliserons le même système que les fois précédentes, répondit rapidement Lisa. L’agence du Luxembourg me renverra les documents dans quelques jours pour les amendements et les modifications qui nous permettront d’établir la structure désirée.
– Dans ce cas, je crois que nous pouvons souscrire à ce placement. Qu’en penses-tu, Pierre-Paul ? » demanda Marie-Ange d’Arigenti en se tournant vers son frère. Le frère. Pierre-Paul d’Arigenti. Grand, plus grand que la moyenne des Corses. Les mauvaises langues murmuraient que sa prestance, plus que son intelligence, expliquait sa carrière politique. Sa prestance et ses relations, les connexions d’une famille de l’aristocratie corse.
Pour le reste, rien de très amène. Fine moustache, cheveux poivre et sel rejetés en arrière. Des yeux sombres, toujours en mouvement, rapaces. Il aimait son rôle de prédateur, il vivait des honneurs et des courbettes que lui octroyaient ses administrés. Pierre-Paul adorait les réceptions dans les salons dorés de la préfecture. Et les décorations. Et les réunions à cercle fermé où s’échangeaient bien peu d’idées, sinon le plaisir partagé d’exclure ceux qui se trouvaient du mauvais côté de la porte d’acajou. Mais ce soir, Pierre-Paul d’Arigenti n’appréciait pas l’entrevue. Il sentait vaguement qu’il s’était lui-même offert dans le rôle de la proie et avait du mal à calmer son irritation. Et puis il en voulait à cette petite Fichter, trop pressée de répondre aux souhaits de Marie-Ange.
« Tout dépend de la confiance que nous pouvons placer en mademoiselle Fichter », répondit-il avec une hostilité non dissimulée. Il s’était calé, les bras croisés au fond du canapé. « Pierre-Paul ! » se moqua Marie-Ange, un peu choquée par cet acte de rébellion malséant. Puis se tournant vers Lisa Fichter : « Excusez-le. Il n’est pas lui-même en ce moment. Vous savez, la politique… »
Lisa Fichter eut un sourire de connivence. Marie- Ange reprit : « Eh bien, c’est entendu, mademoiselle Fichter. Venez nous voir dès que vous recevrez les documents. Nous prendrons le thé. Je vous prie de nous excuser pour notre accueil aujourd’hui, nous vous recevons bien mal. Nous aurions dû vous inviter à dîner. Je vous remercie de vous être déplacée un dimanche soir ; si tard, de surcroît.
– Madame d’Arigenti, la discrétion est une qualité essentielle dans mon métier. » Marie-Ange d’Arigenti hocha la tête.
« Nous nous comprenons donc. Encore merci », dit la châtelaine. Pierre-Paul se contenta de grommeler. Marie-Ange raccompagna Lisa. À son retour, elle commenta simplement : « Non mais quel ours tu fais ! Elle est charmante cette petite. Vraiment, tu pourrais te montrer un peu plus gracieux. »
Pierre-Paul d’Arigenti n’était pas d’humeur à plus d’amabilités. Il marmonna de nouveau quelques paroles indistinctes. Le frère et la soeur montèrent se coucher, lui dans la chambre verte, elle dans la chambre au sud qu’elle nommait chambre claire. Marie-Ange était ainsi : elle portait du noir mais aimait la clarté et le blanc.
Lorsqu’il eut rejoint sa chambre, Pierre-Paul d’Arigenti ouvrit le réfrigérateur qu’il s’était fait installer à côté du lit à colonnes et se servit un pastis. Voilà qui lui permettrait de dormir. Pierre-Paul n’avait pas aimé la soirée. La nuit, une nuit de fin octobre, était tombée. L’air sentait déjà l’hiver, les murs dégoulinaient d’humidité. Les routes étaient détrempées, la lumière grise prenait un air fatigué. Les arbres se racornissaient ; des cloques apparaissaient aux crépis des maisons. Tout rétrécissait. Dans les crevasses subsistait la pierre grise qui luisait après les averses, comme des os brillants affleurant sous la chair. Des os de granit. Lisa serra les documents contre sa poitrine pour se tenir chaud. La jeune femme avait déjà survécu à un hiver au village. Elle espérait ne pas en connaître beaucoup d’autres avant son retour au Luxembourg. Non qu’il fît très froid à Campo. La neige ne tombait guère que deux à trois fois l’an. Et même à ces occasions, elle fondait dans la journée. Mais, plus que le froid, le vent et la pluie s’invitaient au voyage et vous accompagnaient durant toute la traversée de l’hiver.
Selon Lisa, en hiver la Corse se partageait en deux : la côte s’alanguissait dans une lumière dorée, tiédie par de belles journées chaudes. L’intérieur de l’île, en revanche, subissait un climat de montagne, où l’humidité et le froid pénétraient les manteaux les plus épais. Dans ces moments-là, les cols gelaient, la route givrait. Après le milieu de l’après-midi, il valait mieux éviter de descendre vers la côte ou vers Ajaccio. Dès la tombée de la nuit, le voyageur était condamné à résidence au village.
« Résidence ou prison ? », se demanda Lisa. Quel village que Campo ! Quatre cents habitants. Quatre cents muets. Elle avait bien tenté, à son arrivée, d’établir un contact mais, au-delà des quelques échanges polis avec les commerçants, elle s’était heurtée à un mur de silence. Elle ne s’était d’ailleurs pas obstinée. Lisa Fichter ne pratiquait pas la politique de la main tendue et ne comptait guère s’éterniser dans ce lieu mesquin. Mais le travail y était intéressant et les ventes spectaculaires. C’était ce qu’elle appréciait. Elle avait donc adopté un système de journée continue qui lui permettait de retourner dans son appartement de Porticcio en milieu d’après-midi. Son employeur, le notaire du village, avait accepté ; il aurait eu mauvaise grâce à lui refuser.
Ce soir, elle avait dû faire une exception. Elle était restée plus tard que de coutume. Ce soir, c’était différent, c’était pour les d’Arigenti… Elle marchait à pas rapides, les documents contre la poitrine, gênée par son manteau rouge trop étroit. Quelle idiote elle était d’avoir choisi ce manteau droit. Tout cela pour impressionner les d’Arigenti. Peu de voitures circulaient la nuit au village et Lisa en profitait pour marcher au milieu de la route. Dans le silence, ses talons claquaient sur le pavé froid.
Elle s’arrêta à la poste et glissa l’enveloppe dans la boîte puis entama la descente du quartier haut. Elle arrivait au pont. Au-delà de l’édifice, s’étirait un petit hameau surnommé la ville basse, le long de la route départementale qui desservait le village. Là se trouvait l’étude du notaire où Lisa avait garé sa voiture. Alors qu’elle s’engageait sur le pont, Lisa remarqua une forme accoudée à la rambarde de fer rouillé. La jeune femme reconnut la silhouette qui regardait en bas, vers le fleuve, avant de se redresser et de l’interpeller.
« Puis-je vous parler ? »
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