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Petit plongeoir vers l'abîme

 

 Petit plongeoir vers l'abîme

 

recueil de nouvelles

 

 

Kentaro Okuba

 

(parution juin 2008) 

 

 

« Hui est le jour de tribulation. »

Eustache Deschamps,

Ballade contre le temps présent


Il réalisa toute la plénitude sensible du mot désert lorsqu’il se cogna pour la troisième fois consécutive dans un palmier. Un washingtonia cette fois, après un arec simplex et un phénix. Tout aussi rugueux et aussi inamical que ses deux autres congénères. La religion du palmier est naturellement sévère.

 

D’aucuns assimilent le désert à un havre de solitude, voire un modèle de la paix intérieure. D’autres l’évoquent comme une punition idéelle, ou bien la quête d’un absolu. Personne ne l’avait apparemment vécu dans son sens le plus direct et le plus concret, le plus nasal aussi, à savoir le désert plus le palmier. Et dans le palmier, dont on sait, Linné dixit, qu’il ne possède point de tronc mais une tige, c’est fou ce qu’il peut y avoir comme partie solide, rude et acérée. C’est sans aucun doute le moins aimable des éléments du règne végétal. Ce qui explique à contrario - la nature ne serait donc pas si mal faite -, sa présence endémique en des lieux habituellement peu fréquentés des humains.

 

Comme le choc l’avait quelque peu désarçonné, et qu’il chancelait de manière cocasse, un Asiatique qui se tenait sur un banc, à proximité du hall d’entrée, pouffa silencieusement. N’eût été la preuve flagrante d’une épreuve commune, un mouchoir sanguinolent posé sur ses narines tuméfiées, Peter l’eut gratifié d’une baffe magistrale.

 

Mais, là, à l’évidence, la palmeraie avait déjà frappé.

 

Il se trouvait en quelque sorte devant un frère d’infortune végétale.

 

« Vous aussi, on vous a largué dans ce bled ? », lança-t-il, un peu plus vivement qu’il ne l’aurait voulu. Sa voix naturellement sonore fit vibrer les étoiles. Un chien au loin aboya subitement, sans doute dérangé dans ses rêveries nocturnes.

 

L'Asiatique souleva le mouchoir, comme si cela pouvait aider à sa compréhension.

 

« Je suis Japonais », dit-il. Apparemment, ceci suffisait à tout excuser. Il se leva, se courba, s’avança, se recourba, en une danse de Saint Guy passablement rapide, et tout autant ésotérique. Entre ses doigts minces de fumeur invétéré (la dénonciation caractéristique de l’ongle de l’index taché de brun jaunâtre) jaillit un petit carré de blanc, incongru en cette immensité noire du désert, la nuit.

 

« Okuba, Okuba Kentaro, je suis. Ca veut dire la grande feuille qui tombe de l’arbre. »

 

Peter le considéra de haut, d’une part parce qu’il lui rendait bien deux têtes et trente-cinq kilos, d’autre part parce qu’il n’avait jamais eu de sa vie la moindre intention de marquer sur un morceau de carton le grand mystère de son identité, enfin parce que le coup de la feuille de l’arbre, en des circonstances aussi tuméfiantes, lui paraissait le summum du foutage de gueule.

 

Mais l’autre, de toute évidence, à en croire son regard aussi candide qu’incontestablement bridé, n’avait fait qu’énoncer son patronyme en termes compréhensibles pour un occidental. 

 

« Ouais, Okuba ou pas, Vous non plus, vous n’êtes pas d’ici ? »

 

Il dit cela, tout simplement parce qu’il avait mal au nez, qu’il n’avait rien bu (ni même mangé) depuis l’affreux plateau repas du matin, au décollage de Dublin, et qu’il en avait plein les bottes, il dit cela avec la rudesse de l’ours constipé. Et cette interrogation somme toute truismique – vu le paysage désolé dans lequel ils se trouvaient, personne n’aurait pu être d’ici, même en le voulant vraiment – proférée avec une telle rage fit vibrer les airs et pâlir le malheureux Okuba, à l’instar de son morceau de papier blanc.

 

« Excusez moi, monsieur, je n’ai pas bien compris. Je ne parle pas bien le français. Je suis Japonais. », gémit-il en se courbant vers l’avant plusieurs fois, une sorte d’exercice d’assouplissement.

 

« Ouais, ouais, c’est pas grave, de toute façon, moi, je suis Batave. » Il bouscula l'Asiate, moins dans un mouvement de mauvaise humeur que par excès de vitalité. Son grand corps avait besoin de se déplacer plus vite, de quitter enfin ce désert obscur et palmeresque. Il pénétra dans le hall illuminé comme une cathédrale un soir de première communion chez les noctaphobiques, genre chapelle sixtine en plus rococo ; et dans la nef centrale de cette chapelle seventine deux hommes se disputaient autour d’un extincteur rouge, le visage tout aussi vermillon sous l’effort insensé de leur joute. En fait, ils se tenaient si près l’un de l’autre, qu’on pouvait objectivement penser qu’ils se battaient sur un extincteur. L’objet en question agrippé de part et d’autre par des mains avides autant que puissantes gîtait alternativement de droite à gauche, navire d’aluminium dans une tempête de désirs. Sans doute avaient-ils crié en un moment antérieur de leur duel : maintenant ils ne le pouvaient plus, tétanisés et crispés, ils poussaient juste de rauques soupirs, histoire de ventiler de temps à autres leurs bronches figées par l’effort.

 

« Ils sont comme ça depuis tout à l’heure », informa le nippon, manifestement décidé à tout expliquer. Il est des êtres encyclopédiques qui rêvent d’être des dictionnaires.

« Ouais, ouais, mon vieux mais moi j’ai soif ! ». Il se dirigea vers le fond. Les bars sont toujours au fond, le plus loin possible de la réception. Le japonais le suivait comme un toutou adopté. Avec son mouchoir sur le nez.

 

« Et pourquoi ils se tannent les mecs ? »

 

« Tanne … les mecques ? », répéta de manière absurde l’homme au mouchoir.

 

« Ouais, why qu’i se chamaillent ? »

 

« ouailles ? ».

 

La comprenette de l’Asiate tendait vers la saturation proche, et il eut envie un instant de le valdinguer avec les autres brutes, sur le radeau de la tétanie. Mais il avait décidé de ne plus jamais perdre son sang-froid. Du moins, ce soir. Il continua donc vers son havre de whisky, ou du moins était-ce son désir. Or, un homme brun et courtaud, le front absurdement ceint d’un bandana blanc, occupait l’essentiel du comptoir. De part et d’autre de sa masse déjà corpulente, il avait posé à même le zinc rutilant une série de cordons en plastique et autres gadgets ésotériques.

 

Alors que Peter allait clamer son droit irrépressible à la pression et au scotch, l’autre se retourna d’un coup.

 

« Ils se disputent pour la commission de sécurité. »

 

Cela semblait en soi l’explication de bien des conflits internationaux.

 

« La commission de sécurité », ânonna le jap défait avant de grimacer de douleur ; en suivant la procession vers le bar, Le dit Okuba venait de buter dans le dos de Peter, lui-même en station immobile devant le gars au bandeau ; en soi, le choc sur son pauvre appendice nasal avait certes été douloureux, mais beaucoup moins que l’irrémédiable cicatrice ouverte dans son amour-propre; l’impression, pendant trente ans et quelques, de maîtriser une langue, et puis d’un seul coup le plongeon dans l’incompréhension.

 

"Qu’est-ce que vous buvez ? " demanda l’homme qui savait tout sur les extincteurs et leur partage diplomatique. Il parlait fort, avec un accent indéfinissable, sans réelle gaieté, sans s’adresser à quelqu’un en particulier, à la cantonade. Il fallait peut-être voir dans cette invite générale une sorte de générosité rituelle. Mais Peter avait trop soif pour tout analyser.

 

« Un whisky double », rugit-il.

 

« Une bière blonde», gémit le Japonais.

 

« Bon, Marco, et une Orezza spéciale pour moi.» conclut l’expert en polémologie, en se tournant vers le serveur, un rouquin au profil étrange, un nez à couper les tartes aux fraises sans couteau, et un regard vide d’alcoolique contrarié.

 

« Je suis Okuba », dit Okuba en tendant…

 

« On s’en fout », grognèrent les autres.

 

Le rouquin se déplaçait à la vitesse de l’éclair, et avant que d’immoler le nippon, ils purent déglutir voluptueusement. Et se rasséréner.

 

« Alors, vous êtes venus pour le colloque. » Cela ressemblait à une question, mais ce n’était que le début d’un interrogatoire, systématique, jovial et subtil ; en moins de trois pressions, l’homme qui répondait au prénom de Pietr’Anto (indicible en Tokyoite) sut tout d’eux, de leur parcours, de leur œuvre et même de leur devenir.

 

« C’est étrange », dit à un moment Peter. C’était un peu plus tard assurément car les verres vides couvraient une grande étendue du zinc, le serveur rouquin ayant manifestement horreur de laver la vaisselle ou de débarrasser. « C’est étrange, on est presque comme au début d’une histoire drôle traditionnelle, sauf qu’au lieu de l’Irlandais, de l’Ecossais et de l’Anglais, on se retrouve avec un Japonais et un Corse. » Il rota voluptueusement.

 

Dans un coin de la salle de réception, à même le tapis, des malabars sombres et hirsutes, des musiciens Yéménites, qui avaient dédaigné les charmes affaissés ou pétulants des divers fauteuils, rugirent en écho, reconnaissant dans cette allitération gutturale le signe d’une certaine familiarité.

 

« Il s’agit plutôt », soupira Okuba san, car il ne pouvait plus alors s’exprimer autrement que par de petites phrases susurrées. « Il s’agit plutôt, heu, comment dites-vous, d’une situation de début, comme dans tous les recueils de nouvelles classiques. Ca me fait penser à… aux … Canterbury… » Il sombra brusquement dans sa chope.

 

Pietr’Anto regarda ses confrères en littérature ; bien que l’Orezza spéciale eût quelque peu empourpré son visage, il n’avait pas encore chanté une seule fois. Il sentit le besoin de conclure.

 

« En tout cas, c’est trop long comme prologue. »

 

 

 

 

De l’improbable rencontre d’un écrivain japonais Kentaro Okuba, d’un irlandais, Peter Amfav et d’un corse Pietr’Anto’ Scolca, est né ce recueil de nouvelles.

Quels que soient leurs thèmes ou leurs héros – malheureux souvent, à leur affaire parfois –, ces récits tendent au-dessus des vides – affectifs, religieux, sociaux,… – les fils sur lesquels dansent habituellement les humains, quels que soient l’époque ou la latitude.

Le vertige, du haut de ces petits plongeoirs, saisit le lecteur et l’entraîne, par petites touches, vers… la chute !

 

 

Kentaro Okuba a publié Évanescence de l’hiver aux éditions Albiana (2006), ses acolytes ont publié ailleurs (qu’ils crèvent !!!)

 

 

 Lire une interview d'Okuba

 



 

 
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