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Plein Sud

Plein Sud

(Roman)

de Danièle Piani

(parution août 2008)

 

Le cadavre gisait sur le dos au pied du rocher, à quelques mètres seulement des premières vagues. Il portait un jean clair et des tennis. Son tee-shirt, qui avait dû être blanc, était à présent imprégné d’un sang rouge et poisseux. Aucun autre vêtement à proximité.

-          Vous avez touché à quelque chose ? demanda Leandri aux agents en faction.

-          Certainement pas, répondit l’un d’eux, un brin offusqué. On a écarté tous les curieux et on a appelé le médecin légiste, juste après vous.

Un peu plus loin, un réverbère projetait une lumière diffuse sur la scène de crime. Au-dessus, des files de voitures se croisaient et tissaient un singulier patchwork sur la route des Sanguinaires. Chacun ralentissait à la vue du gyrophare de la voiture de police, tentant d’apercevoir quelque chose… parce qu’il y avait forcément quelque chose à voir. Ce serait pire tout à l’heure, à l’arrivée de l’ambulance, sirène à fond la caisse.

Un bel embouteillage commençait à se former, ponctué par les invectives virulentes et les coups de klaxons énervés.

Un peu à l’écart, bras derrière le dos, Morelli se contentait de regarder. Inutile de ramener sa fraise prématurément et en même temps, il se sentait dans la peau de l’examinateur observant du coin de l'œil ses élèves.

Oubliée la perspective du bon repas. Il était dans le bain. Plus vite que prévu. Mais il était dans le bain. Une excitation tant de fois vécue courait follement dans ses veines et il aimait ça.

Cinq minutes plus tard, le médecin légiste débarqua, la mine signée furax.

« Quel cirque pour se frayer un passage avec le break… et toute cette chaleur ! Qu’est-ce que ça allait être en juillet s’il ne tombait pas le moindre orage… Bonjour tout le monde, finit-il par lâcher, que s’est-il passé ? » 

-          Nous ne savons pas encore, François, répondit Leandri, en lui adressant un large sourire. Je suis comme toi, j’arrive.

Le docteur « ès macchabées » se pencha sur le corps et le retourna afin de fouiller les poches du jean. Pas de papiers d’identité, ni de portefeuille, ni même des clés de voiture. Comment était-il arrivé jusqu’ici ?

Il se releva et s’adressa à l’agent :

-          Qui a découvert le corps ?

Du doigt, ce dernier lui indiqua une femme en retrait qui tenait un boxer en laisse.

-          C’est elle, elle promenait son chien sur la plage et elle est tombée nez à nez avec le mort, elle a remonté les rochers en direction de la route, je crois qu’elle a fait des signes aux automobilistes pour qu’ils s’arrêtent, mais je pense qu’ils ont dû la prendre pour une folle parce que ça a duré un certain temps. Nous, on patrouillait dans le coin… On vous a appelé tout de suite du radiotéléphone.

-          Madame, s’il-vous-plaît.

Il accompagnait ses mots avec force gestes.

C’était une femme assez jeune, dans la trentaine, vêtue d’un caleçon noir moulant et d’un sweat lui tombant jusqu’aux fesses. Malgré les reflets du soleil couchant et la lueur du réverbère, elle semblait livide.

-          Vous vous appelez comment ?

-          Rafini, Aurélia Rafini. J’habite là-haut, à la Résidence des Iles, je promenais mon chien comme tous les soirs avant de préparer le dîner, comme ça après, on est tranquille. A un moment, Filou a jappé, tiré sur sa laisse, et je l’ai vu. Je n’y croyais pas, c’est la première fois que ça m’arrive, je veux dire, tomber comme ça sur un type assassiné.

-          Quelle heure était-il ?

-          7 heures, 7 heures et demi.

-          Vous voulez dire 19 heures, 19 heures trente.

Elle soupira.

-          Vous le connaissiez ?

-          Ah non, je l’ai jamais vu.

-          Vous avez remarqué quelqu’un d’autre dans les alentours immédiats ?

-          Non, c’est un coin de plage qui reste isolé, il suffit d’aller un peu plus à gauche, un peu plus à droite et ça grouille de monde. Mais là, non, à cause de la proximité de la route et des rochers qui y accèdent directement, c’est trop dangereux vous comprenez, à cause des enfants, c’est très familial par ici.

-          Donc, vous n’avez vu personne ?

-          Do you speak french ? Combien de fois j’dois vous le dire ? Je voyais des gens qui remontaient plus loin, mais ici, non, rien.

-          Et parmi ces personnes, aucune ne vous a semblé avoir une attitude suspecte ?

Elle tiqua.

-          Suspecte, qu’est-ce que vous entendez par là ?

-          Quelqu’un qui court, qui se précipite, qui bouscule les autres.

-          Vous plaisantez ! Des gens pressés, ça court les rues ! Comment voulez-vous que je fasse attention à ça,

-          Et vous n’avez pas entendu de détonation ?

-          Rien, rien de ce genre.

Un silencieux, déduisit Morelli, il s’est fait descendre à l’aide d’un silencieux. Si l’assassin savait trouver sa victime ici, à cette heure-ci, à proximité d’une plage fréquentée, il n’était pas fou au point d’utiliser une arme conventionnelle.

Leandri, de son côté, tirait les mêmes conclusions.

Le commissaire en avait terminé avec le témoin.

-          Vous pouvez rentrer chez vous. L’agent Mazella a noté votre adresse. Nous vous contacterons ultérieurement, vous aurez une petite déposition à faire.

-          Au commissariat ?

-          Au commissariat.

-          C’est que, je m’occupe de ma mère toute la journée, elle est grabataire, je ne peux pas la laisser seule longtemps, il faudra que ça soit à une heure qui m’arrange, d’accord ?

Mazella s’avança.

-          Et là, en ce moment ?

-          Quoi, en ce moment ?

-          Elle est toute seule, votre mère ?

-          Qu’est-ce que c’est que ces questions, qu’est-ce que ça a à voir avec votre enquête ?

Morelli fit signe à l’agent de fermer son clapet.

- Pour votre gouverne, sachez qu’en ce moment même, c’est mon mari rentré du boulot qui s’en occupe.

Et elle leur tourna le dos en tirant sur la laisse. Le chien luttait, il ne voulait pas partir. L’odeur du sang peut-être.

La fille était mignonne, plutôt rigolote, songea Roch Morelli. De toute façon, elle était mariée et puis il avait pour l'heure d’autres préoccupations en tête.

Un air frais était tombé sur le rivage. Le jeune homme regrettait d’avoir laissé sa veste dans la voiture alors que Leandri, en manches courtes, n’avait pas l’air de s’être rendu compte du brusque changement de température.

Il s’inclina vers le toubib accroupi près de la victime.

-          Quel âge diriez-vous ?

-          30-35, évalua le médecin. Il semble qu’on lui ait tiré à bout portant. Direct au cœur. La balle est ressortie entre les deux omoplates, vous voyez, juste là. On va l’emmener.

-          Morelli, montrez-vous utile si possible (il n’attendait que cela). D’après la trajectoire, essayez de récupérer des indices, la balle, la douille, il y en a peut-être plusieurs, mais j’en doute. Ça m'a tout l'air d'un travail de pro, pour prendre tant de risques sans s'être fait repérer.

Un infirmier qui bâillait jusque là comme une baleine, s’activa soudain, apportant une civière sur laquelle était repliée une housse noire en plastique. Avec l’aide du légiste, ils allongèrent le corps dans la housse.      

-          J’ai trouvé une douille, quant à la balle…

-          O.K., parfait. Mettez ça là-dedans.

Le lieutenant chassa le sable sur ses mains gantées avant de glisser les premières pièces à conviction dans les deux sachets plastifiés prévus à cet effet.

- Je vais pratiquer l’autopsie immédiatement. Je vous appelle demain première heure, ça marche ?

-          O.K., ça marche, François, je ne te souhaite pas une bonne nuit.

Leandri laissa de nouveau son regard glisser le long de la route. En ce moment, Aurélia Rafini devait être en train de raconter à toute la famille sa passionnante aventure, qui allait sûrement faire le tour de la résidence. Il était temps de mettre les voiles.

-          Messieurs, vous pouvez y aller. Morelli, si ça ne vous ennuie pas, vous me ramènerez au commissariat. Je compte y passer la nuit. Avec un peu de chance, on recevra un coup de fil signalant une disparition. On devrait en savoir plus d’ici demain. Et puis prévenir la presse. Enfin, elle n’aura pas grand chose à se mettre sous la dent si le mort reste un inconnu…

Morelli imagina un petit appartement à l’intérieur duquel une femme et peut-être des gosses attendaient un homme qu’ils ne verraient plus jamais. Combien de fois ce genre de scène, combien de fois ?

-          Ce qui me chiffonne, amorça le commissaire en escaladant le premier rocher, c’est cette histoire de silencieux. Ce n’est pas une arme courante ici, on voit ça chez les amerloques plutôt. Les règlements de compte se pratiquent la plupart du temps au 38 Spécial ou au Beretta, parfois au simple fusil de chasse, mais là…

Morelli lui emboîta le pas.

-          On a du mal à concevoir ce type, l’après-midi, au beau milieu d’une plage relativement fréquentée, seul, et sûrement pas en vue d'une quelconque bronzette au soleil…

-          Il avait rendez-vous avec quelqu’un.

-          Quelqu’un dont il ne se méfiait pas et qui n’avait pas la tremblote.

Je peux rester avec vous, si vous voulez.

-          Pas la peine. Soyez présent demain à huit heures, ça suffira.

Pris par l’action, Leandri avait mis dans sa poche ses ressentiments. Il se retrouvait dans le bain et apparemment lui aussi il aimait ça.

 

 
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