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Sarolla 14-18 : un village corse dans la première guerre mondiale
Essai d'anthropologie historique
Charlie Galibert
(lire une interview)
(parution Octobre 2008)
Chapitre 1
"On les aura !"
"Le sort en est jeté " titre La Jeune Corse du 2 août 1914. Le jour même, un dimanche, l'ordre de mobilisation est affiché dans les bureaux de poste de France. Il concerne " les hommes des armées de terre et de mer et la réquisition des animaux, voitures et harnais nécessaires aux complément de ses armées ".
Lorsqu’il arrive en Corse, il soulève, d'après les journaux, un enthousiasme délirant. Dans les villages, les cloches sonnent à toute volée. Les hommes défilent en chantant la marseillaise derrière le drapeau tricolore, convaincus d’une guerre courte et d’une victoire facile.
Il est vrai que personne, en juin 1914, ne croit à la guerre.Plusieurs semaines avant la déclaration de guerre la presse insulaire, à l’instar des journaux du continent a enregistré au jour le jour la montée des tensions. En Corse, les nouvelles sont alarmantes et l’attentat de Sarajevo en juin 1914, largement commenté, influence l’appréhension dans les cités, où l’on est mieux informé que dans les villages. Le 28, l'Archiduc d'Autriche est assassiné à Sarajevo, probablement, pense-t-on, par des terroristes serbes. Mais que l'Autriche menace la Serbie paraît normal. L'Europe a surmonté des crises autrement plus graves.
Dans le milieu des Corses émigrés à Marseille, on ne sait cependant trop que penser.
« Pour l'heure, la situation européenne s'aggravait et alimentait les discussions de l'homme de la rue. Les esprits corses donnaient à l'analyse des contours particulièrement exotiques et belliqueux. Lors des soirées amicalistes, Dominique retrouvait ses compatriotes dans un café situé non loin du port. Alors, échauffées par l'anisette, les esprits forts se lançaient dans d'interminables discours, relativisés par une élocution pâteuse : " ce ne sont pas les boches qui, une fois encore, vont venir faire la loi. D'ailleurs, ils nous doivent toujours l'Alsace et la Lorraine. Ah, si, en France, il n'y avait que des Corses, l'affaire serait réglée depuis longtemps. Ce qu'il leur manque, aux pinzutti, c'est de savoir se battre... "
Gaston s’inquiétait, tout en cherchant à se rassurer.
" Bien sûr, il y a la triple alliance formée par l'Allemagne, l'Autriche Hongrie et l'Italie. Mais en face, la France, la Russie et la Grande-Bretagne sont unies comme les doigts de la main. Alors tu te rends un peu compte de la boucherie que provoquerait un conflit ? Des millions de morts à coup sûr. Tu vois, Dominique, d'une certaine manière, le progrès est aussi, dans le domaine de la guerre, une garantie de paix. Avant, on s'étripait à l'arme blanche ou au vieux fusil. Mais, maintenant, avec les obus, les mitrailleuses, quels dirigeants oseraient, au regard de l'Histoire, de l'humanité, porter la responsabilité d'un conflit sauvage ? Et en admettant même qu'il y ait des brigands à la tête de nos gouvernements, le mouvement ouvrier saurait arrêter ses bras assassins. Une grève générale des deux côtés et qu’est ce que tu veux qu'ils fassent, les généraux, si les soldats ne veulent pas se battre ? "
Le 28 juillet, les Austro Hongrois attaquèrent la Serbie.
"Jaurès saura empêcher la guerre, commentait encore Gaston, lui saura. Enfin, pour l'instant, le conflit est limitée aux Balkans. Ce n'est pas la première fois. "
Dans Marseille, l'ambiance devenait franchement belliqueuse. Des groupes de socialistes et de syndicalistes étaient violemment pris à partie par les membres de l'Action française, revancharde et nationaliste. Chaque jour des manifestations descendait là Cannebière, réclamant l'entrée de la France dans le conflit. Marseille se mit à l'heure du soupçon. L'étranger, quelle que fût son origine, était assimilé à l'ennemi potentiel. Déjà, les Corses avaient, dans les années 1870, pâti de cette méfiance. Une centaine avaient été jetés dans le vieux port. Puis les italiens avaient, à leur tour, été dénoncés, par la Gazette du midi, comme éléments criminels et générateurs d'insécurité. En 1881, aux vêpres, trois jours d'émeutes italiennes avaient fait plusieurs victimes. En ce bel été de 1914, les bellicistes ne faisaient guère dans la dentelle, dénonçant, pêle-mêle, le Kaiser, les socialistes, les dreyfusards et les allogènes.
Quatre semaines plus tard, le conflit général éclate. Le 28 juillet, l'Autriche déclare la guerre à la Serbie. Le 30, l'ordre de mobilisation générale est lancé en Russie.
Avec l’assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet l’inquiétude va croissante. Tous les journaux de Paris, de province et de Corse annoncent l’événement le lendemain par de larges titres barrant la première page. Pour l’opinion générale, ce meurtre constitue l’incident qui semble devoir précipiter le déclenchement des hostilités.
Le 1er août, Dominique fut réveillé par de violents coups portés à la porte de sa chambre. Gaston entra, les yeux rougis par les larmes. Il s'effondra sur le lit, cherchant ses mots et ravalant ses sanglots. Enfin, il trouva l'énergie de parler :
" Ils ont tué Jaurès, Dominique. Ils l’ont tué, hier. Tout est foutu. Ils l’ont assassiné parce que lui seul pouvait s'opposer à la guerre. ".
Ils se rendirent au siège de la S F I O, déjà assiégée par des centaines de militants et sympathisants. La défaite se lisait sur les visages. Un responsable de section parut au balcon :
" Camarades, ils ont assassiné Jaurès...
Dominique n'écoutait plus. Il entendit les derniers mots du discours :
... À bas la guerre quand même. "
Puis, l'Internationale monta, chant de désespoir dans une ville en proie à la folie. Dans la journée du dimanche, les employés municipaux furent réquisitionnés pour coller les affiches qui proclamaient la mobilisation.
Le lundi 3 août, le directeur du centre des postes réunit son personnel. Il s'adressa à ces jeunes hommes qui savaient depuis la veille que la guerre avait été déclarée :
" Messieurs, la mobilisation générale vient d'être décrétée. Nous allons tous partir : les jeunes comme vous, qui ont de l'espérance plein la tête, et les plus âgés comme moi, qui ont déjà un passé derrière eux... "
Dans la rue, des hommes remontaient vers le centre de la ville en hurlant :
"A Berlin ! On les aura. "
"... Nous allons remplir notre devoir de Français puisque la République nous appelle. Beaucoup d'entre nous ne reviendront pas. Alors, mes enfants, vous que je n'ai pas eu le temps de connaître, je vous en prie, faites attention à vous. Sachez que l'espérance est le propre de la vie. Ne soyez jamais lâches mais trouvez les chemins de l'honneur qui ne finissent pas au cimetière. Je vous souhaite bonne chance à tous. "
Dominique sortit et, l'esprit vide, se dirigea vers la poste. Il écrivit quelques mots à sa mère et termina ainsi : " Fasse le destin que nous nous retrouvions tous ensemble à nouveau sur le sol de Corse. Veillez sur Xavier et nos sœurs. Votre fils qui vous aime. Dominique. " (Culioli, 1987/1996, 243).
Le 31, l'Autriche-Hongrie mobilise. Le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie, le 3 à la France. Le 4, l'Angleterre entre en guerre. L'Autriche, le 5, déclare la guerre à la Russie et, le 12, la France et l'Angleterre déclarent la guerre à l'Autriche. Pourtant alliée de l'Autriche et de l'Allemagne, l'Italie est la seule grande puissance à rester neutre. -face-color:#66CCFF; scrollbar-shadow-color:#66CCFF
En Corse tout au long de la journée du samedi 1er août 1914 les commentaires vont bon train et certains se résignent déjà à partir. Il est un peu plus de 16 heures quand dans toutes les communes retentit le tocsin. Le lendemain, sur tous les murs les agents du gouvernement collent des affiches de l’ordre de mobilisation. Partout dans les villes la population se bouscule pour lire sur les placards que c’est la guerre.
À Ajaccio et à Bastia se déroulent des manifestations patriotiques, et des milliers de bouches entonnent La Marseillaise et le Chant du départ. L'annonce de la guerre réveille l'esprit nationaliste et anti prussien que la IIIème République a distillé partout en France et le Petit Bastiais commence la publication d'un feuilleton sur la guerre de 1870 et la perte de l'Alsace et la Lorraine.
Dans les rues d’Ile Rousse, rapporte Michelle Castelli (2000, 154), des groupes de jeunes gens entonnent le chant du départ ; des coups de feu crépitent et, un peu partout, fusent des cris d'hostilité envers l'ennemi : on va leur montrer aux Allemands ! Il n'y en aura que pour un mois de guerre, et quel triomphe quand nos soldats reviendront, après s'être couverts de gloire ! Les hommes sont confiants, enthousiastes mêmes, mais les femmes se lamentent et demeurent graves et soucieuses.
Écoutons encore Culioli :
« Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août 1914...
Le curé ne savait plus où donner de la tête. On le pressait de toutes parts afin qu'il bénisse les partants enrôlés dans le 173ème régiment d'infanterie cantonné à Bonifacio.
"Prêtre, bénis mon couteau, car il risque bien de servir pour ouvrir le ventre de quelques Allemands. Et vous, les femmes, cessez donc de tirer des airs de jour sans pain. Ça ne va guère durer. Juste le temps de couvrir le nom des Culioli d'une gloire tant attendue. "
Ils s’envoyaient de joyeuses bourrades, se racontant par avance les exploits de leur vendetta à eux. La guerre ne pouvait être ressentie par les Corses que comme un règlement de comptes personnels entre le Kaiser, surnommé Guglielmacciu « ce sale Guillaume » – et eux-mêmes. " Ils vont les rendre, l'Alsace et la Lorraine. Ça, on vous le jure. "
Les femmes se rapprochaient, comme empêtrées de timidité. Cette histoire de guerre, elles ne la comprenaient pas. Ou plutôt, si, elles comprenaient trop bien que leurs maris, leurs fils, leur père s'en allaient traverser la mer pour se battre dans des pays sans soleil où la mort dessinerait des paysages sinistres qu'elles n’imaginaient même pas. Et, ces idiots, ces fous qui pensaient régler une affaire d'inimitié. Mais que connaissaient-ils donc de cette France lointaine ? Tout à coup, l'unité familiale, le ciment qui soudait les mères aux fils, les cousins aux oncles, tout cela se déchirait en une amère convulsion : il y avait ceux qui restaient et ceux qui partaient. Elles, avec leur intuition, avaient déjà compris le drame, tandis qu’eux en étaient encore à jouer les matamores (Culioli, 1987/1996, 247).
A Bastia et Ajaccio les premiers soldats défilent dans les rues en fin de journée, l’air grave mais confiant. Sur leur passage ils croisent des gendarmes à cheval qui portent l’ordre de mobilisation aux quatre coins de l’île. La journée s’achève dans l’agitation et la Corse va entamer une ère de privation et de tourments qui durera 50 mois. La nouvelle de la mobilisation est diversement reçue. Les citadins sont les premiers informés, quand aux villageois, eux, ils ne le sauront que plusieurs heures plus tard.
L’affiche placardée à la mairie de Sarrola précise les dispositions spécifiques à la Corse édictées lors de la mobilisation générale qui prévoient que « les hommes de 18 à 20 ans et les hommes valides de plus de 45 ans sont autorisés à contracter des engagements volontaires pour la durée de la guerre et pour servir en corse. Les hommes désirant s’engager se rendront dans celles des places désignées ci-après, la plus voisine de leur domicile, savoir : Ajaccio, Bastia, Bonifacio, Calvi, Corte, sartène. A leur arrivée, ils se présenteront au commandant d’armes de la place. Ils devront apporter leur livret militaire, ou bien leur extrait de naissance, accompagné d’une pièce établie par le maire de leur commune constatant qu’ils ne sont pas soumis aux obligations militaires.
En quatre ans, on recensera 2500 engagés volontaires, soit 5% des effectifs militaires corses. En 1915, 283 engagés. En 1916, 408 ; en 1917, 572 ; en 1918, 42. A titre d’exemple, le centre d’engagement de Bastia en recense 133 en 1914, 31 en 1915, 62 en 1916 et 29 en 1917[1]. Les raisons du grand nombre d’engagés, surtout au début du conflit, sont diverses. Il y a, bien sûr, le patriotisme, soigneusement entretenu et exacerbé au besoin par la propagande officielle effectuée par les instituteurs, les familles aussi ou parfois le clergé. L’idée de la revanche est aussi toujours présente, quoique moins importante. Mais en s’engageant, c’est vrai, on peut choisir plus facilement l’arme de son choix (coloniale, infanterie, hussards, zouaves…) et ne pas être envoyé n’importe où » (Cervoni et Cervoni, 2005).
JB Rossi souligne que la mobilisation touche également des hommes âgés de 46 à 48 ans, pères de familles nombreuses (jusqu’à 8 enfants) qui, bien que faisant partie de la réserve de l’armée territoriale, seront envoyés au front. Des coups de feu éclatent ça et là : expression de colère et de haine de "l'ennemi héréditaire" entretenues au nom du patriotisme. Tout a été fait pour aiguiser un sentiment d’hostilité envers l’ennemi, L’Alboche – péjoration d’Allemand, qui deviendra bientôt le boche. On a dit de la Prusse de naguère : "Ce n'est pas une Nation qui possède une armée, c'est une armée qui possède une nation". La guerre est son industrie nationale. Depuis, l'Allemagne unifiée par Bismarck a beau avoir été transformée, de fond en comble, par le mouvement de la grande industrie, elle reste soumise à l'emprise prussienne. L’Allemagne est la championne de l'expansionnisme à main armée. Le grand amiral Tirpitz ne promet-il pas rien de moins au peuple Allemand qu'"un horizon embrassant toute la Terre ? Le général Friedrich Von Bernhardi publie simultanément en 1912 « L’Allemagne et la prochaine guerre » ; « La guerre d’aujourd’hui » (Von heutigen Kriege) et Unsere Zukunft (« Notre avenir »), ouvrages dans lesquels il affirme que " c'est dans la sélection que réside la force créatrice de la guerre. Parce que la guerre, et la guerre seule, opère une telle sélection, elle est une nécessité biologique, un régulateur indispensable de la vie de l'humanité, car, sans elle, s'effectuerait une évolution malsaine, excluant tout progrès de l'espèce et, par suite, toute réelle culture. Jusqu’à Guillaume II qui déclare que « la guerre sera fraiche et joyeuse ».
D’une part cette guerre stimule en France l’idéologie revancharde et anti-prussienne, distillée depuis de longues décennies. En Corse comme partout ailleurs la solidarité contre l’ennemi et le sentiment nationaliste de la IIIème République se renforce grâce à la presse, aux instituteurs, mais aussi aux Corses déjà militaires de carrière et relais naturel auprès de leur propre cercle familial.
La guerre, bien sûr, a des causes profondes, que l’on qualifierait aujourd’hui de « structurelles ». Moteur de la révolution industrielle, la Grande-Bretagne est le coeur du système financier mondial et du commerce international. En 1870, les deux tiers du tonnage maritime mondial battent pavillon Britannique, le premier producteur de charbon et de fer. Dans ses sociétés secrètes, telle La Table Ronde, les disciples Anglais et Américains de l'utopiste John Ruskin rêvent d'un gouvernement mondial anglophone. Soixante-dix ans avant l'heure, l'idée anglophone (Cecil Rhodes), cette "glorieuse mission que Dieu avait assigné à la race anglaise : nourrir le monde et le soumettre " (Charles Kingsley), prépare la conversion de l'empire britannique en une fédération du Commonwealth Britannique et la transmission du " lourd fardeau de l'homme blanc " (Kipling) aux Etats-Unis.Un concurrent de taille se dresse sur la route de la mondialisation anglophone : l'Allemagne. Le traité de Francfort de 1871 illustre le déclin de la France en Europe. La Prusse a accompli l’unité allemande que Bismarck croit cimenter par l'annexion de l'Alsace-Lorraine, alors qu'il prive l'Europe d'une réconciliation Franco Allemande. La suprématie matérielle de l'Allemagne de la fin du XIXe siècle est désormais comparable à celle de la France au siècle précédent. Sa population, sa productivité sont sans rivale. La révolution du chemin de fer rend plausible la perspective esquissée par le géopoliticien anglais Mackinder d'une Eurasie unifiée autour d'un heartland germano-slave qui mettrait fin à la domination maritime sans partage des thalassocraties anglo-saxonnes. D'Allemagne, tout menace la suprématie anglo-saxonne : le pangermanisme théorisé par Friedrich Ratzel, miroir du pan américanisme Étatsunien et du panslavisme Russe ; la foi en " la race des seigneurs germains ", équivalent de " la destinée manifeste " américaine ; engendre une géopolitique qui, pour protéger l'allié Austro Hongrois, pousse la Russie à la rencontre de l'empire des Indes, encourage la France à se renforcer dans l'outre-mer pour compenser la perte de l'Alsace-Lorraine, pousse le Drang nach Osten jusqu'en Irak ; un commerce qui prend le pas sur l'Angleterre, un programme naval (" l'avenir de l'Allemagne est sur l'eau ", clame Guillaume II) qui met en danger la doctrine permanente de la Home fleet (toujours équilibrer les deux flottes européennes. Dans toutes les capitales, lors des conseils décisifs, les hommes politiques généralement médiocres cèdent devant les techniciens que sont les militaires. On peut dire que le déclenchement de la guerre de 1914 fut le premier triomphe des nouvelles technostructures sur la pensée ou les desseins du politique.
" Quant à la France, jusqu’à Verdun compris, il n’est presque rien de son histoire, depuis 1870, qui ne s’explique par le désastre de Sedan : les chansons de Déroulède, les bataillons scolaires, le boulangisme, l’affaire Dreyfus, le tour de France par deux enfants, le Tonkin, le Maroc, Barrès, Cyrano de Bergerac, le tableau des dernières cartouches et jusqu’aux images des plumiers. Elles magnifiaient le soldat. Le zouave et le marsouin faisaient prime. L’Allemand était resté le Prussien, Gambetta montait en ballon sur des monuments en ronde bosse. Dans les atlas, l’Alsace et la Lorraine étaient coloriées en violet, couleur de deuil. Le " dernier cuirassier de Reichshoffen " revenait mourir périodiquement dans les informations de la presse " (Vialatte, 1992, 405).
L'avènement définitif de la IIIème République, après la démission de Mac Mahon en 1879, a permis la mise en forme d'un programme patriotique et militaire. On a fixé au 14 juillet le jour de la fête nationale, ouverte, dans la matinée, par un défilé militaire. L'œuvre scolaire de Jules Ferry est devenue un des instruments principaux de la pédagogie patriotique. A partir de 1884, les manuels d'histoire d'Ernest Lavisse, complétés par l'ouvrage d'éducation militaire Tu seras soldat (1888) inculquent aux élèves le sens de la patrie, le culte de la République, sans manquer d'exalter la gloire des soldats de Valmy et l'héroïsme du jeune Bara (cf. illustration abécédaire militariste).
Bien des instituteurs corses ont été le vecteur de cette acculturation.
« Dominique, frais émoulu de l'école normale, avait obtenu, grâce au clan, une première affectation dans le village de Conca, non loin de Porti Vecchju (...). Dominique apprenait les richesses du français à une vingtaine d'enfants qui s'acharnaient – autant que faire se peut – à ne pas employer leur langue maternelle.
" Le français, mes enfants, leur expliquait Dominique, vous servira à vous débrouiller dans la vie. Plus de 15.000 des nôtres sont dans l’armée. Comment l'aurait-il pu s'il n'avait appris la langue de notre pays, la France ? Je vous demande donc, dans l'enceinte de l'école, de ne pas parler le patois. La facilité voudrait que je m'adresse à vous en des termes que vous saisiriez tout de suite. Mais nous ne sommes pas ici pour cultiver la facilité, mais pour apprendre. Si l’un d'entre vous était surpris à parler le Corse, il serait puni. Non par méchanceté, mais parce que vous devez vous astreindre à une certaine discipline. Plus tard, vous remercierez l'école de la République pour ses bienfaits " (Culioli, 1987/1996, 219).
Dans un essai d’autobiographie posthume intitulé « Pierre, commencement d’une vie bourgeoise » (1898) ou dans « L’argent » (1912), Péguy revient sur ses années d’apprentissage à l’école primaire et dit son admiration pour ses instituteurs, ses « maîtres d’école de l’ancienne France, beaux comme des hussards noirs (…). Leur uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire, encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique (…). Les écoles normales étaient le foyer de la laïcisation (…). Nous étions de petits bonhommes sérieux et certainement graves. Je ne me suis jamais guéri de cette maladie » (B Giovanangeli, Charles Péguy, « Heureux les épis mûrs », dans B Giovanangeli (Dir.), 2004, Ecrivains combattants de la grande Guerre, BG Edit/Min de la défense, 11-33, 14).
Les ressources de la guerre idéologique déjà prônée par la Convention annoncent la guerre totale. Les civils ne sont pas en reste du service militaire obligatoire (porté à 3 ans en 1913) : "Les femmes feront des tentes ou serviront dans les hôpitaux, les enfants mettront le vieux linge en charpie, les vieillards se feront porter sur la place publique pour exciter le courage des guerriers". Alsacien, Lavisse écrit en 1891, dans un ouvrage consacré à la question d'Alsace : "Depuis l'année terrible (1870), pas une minute je n'ai désespéré. L'espoir et la confiance qui étaient en moi, je les ai inlassablement prêchés à des milliers d'enfants. J'ai dit et répété le permanent devoir envers les Provinces perdues".
Le rétablissement du service de 3 ans est soutenu par bien des jeunes comme ces élèves du lycée Condorcet qui envoient une pétition au gouvernement : « Les soussignés, soldats de demain et d’après demain, viennent vous assurer qu’ils sont prêts à sacrifier joyeusement pour la vie et la gloire de la France 3 années de leur jeunesse ». Les demandes d’entrée à Saint Cyr qui avaient baissé augmentent. Abel Bonnard écrit en 1912 : « c’est dans la guerre que l’on retrouve le courage, c’est en elle que tout se refait », et Péguy célèbre la gloire de mourir pour la patrie : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre éternelle, Mais pourvu que ce fut dans une juste guerre. ». Il sera d’ailleurs l’un des premiers à donner l’exemple de la recherche (et de la rencontre !) d’un tel bonheur.
La poésie patriotique a connu une vague extraordinaire, ; Anatole France, à 70 ans, essaye de s’engager, propose de déclarer traîtres ceux qui voudraient négocier, Gustave Hervé s’exclame : « Quelle belle mort pour les bons gosses qui, au seuil de la vie, se sont offerts, joyeux en holocauste pour le salut de tous ! », Rémy de Gourmond pense que « les soldats diront peut-être un jour que ce fut le temps le plus heureux de leur vie ».
Les Chants du soldat (1872/1875) de Paul Déroulède sont donnés à apprendre par cœur :
« Gronde canon, crache mitraille !
Fiers bûcherons de la bataille
Ouvrez nous un chemin sanglant !
En avant !
(…)
En avant !
Tant pis pour qui tombe.
La mort n’est rien. Vive la tombe !
Quand le pays en sort vivant.
En avant ! ».
Dans le domaine patriotique, on a connu une extraordinaire floraison de littérature. « Les soirées de Médan » (1880), anthologie de textes guerriers, témoignent de l’ampleur dans la littérature enfantine. Maupassant, Daudet y excellent. Les chansons populaires sont édifiantes. Ainsi en est-il d'une célèbre création de Villemer intitulée " Le fils de l'Allemand ". Le thème : un officier Allemand dont l'épouse est morte en couches a besoin de lait maternel pour sauver son nouveau-né. Il supplie une Française d'allaiter quelque temps son enfant. Voici la réponse patriotique de la nourrice :
"Va, passe ton chemin, ma mamelle est française.
Ne rentre pas sous mon toit, emporte ton enfant !
Mes garçons chanteront plus tard la Marseillaise,
Je ne vends pas mon lait au fils d'un Allemand ! "
Déroulède fait écho à la bluette :
" Eh bien moi je le hais, ce peuple de Vandales,
De reîtres, de bourreaux – tous ces noms sont les siens ;
Je le hais, je maudis dans leurs races fatales
La Prusse et les Prussiens!"
Les Allemands ne sont pas en reste de niaiserie avec "Die Franzosen haben meine schwester gegessen", "Sie trinken blut" ou "Der Gallische Hahn auf seine mist"[2]
De fait, on assiste à une mise en veilleuse de l'esprit critique qui transforme en une véritable tâche nationale le soin de susciter une haine incandescente pour l'ennemi, fut ce en bêtifiant, y compris dans les manuels d'histoire. Côté allemand, un journal avait calculé qu’en août 14, il s’écrivait en Allemagne 50 000 poèmes par jour !
Jacques Casabianca, poilu corse enregistré dans les années 90 (Parc naturel, 1994) pouvait encore chanter « par cœur » une chanson sur l’Alsace apprise de son instituteur :
« C’est dans une école d’Alsace
où le soleil de ses rayons
illumine toute la classe
de fillettes et de garçons.
C’est l’heure où l’on apprend à lire.
Tous les enfants baissent la voix
Car le maître vient de dire :
« Parlons la langue d’autrefois »
Refrain
La patrouille allemande passe
Baissez la voix mes chers petits
Un jour la langue du pays
Nous la reparlerons, en Alsace »
Même si les études récentes (cf Encyclopédie de la Grande Guerre) apporte une nette restriction à l’importance de l’audience de l’idéologie revancharde, à la chute de l’Empire, en septembre 1870, la Corse perd beaucoup plus qu’un empereur et la strophe anti-nationale de l’Internationale n’y a guère d’écho (« Crosse en l’air et rompons les rangs / Qu’ils s’obstinent ces cannibales/ à faire de nous des héros / ils verront bien que nos balles / seront pour nos propres généraux »)
J. Benda n’hésite pas à affirmer ( |