Albiana : Permettez, pour commencer, deux citations du livre Henri Tomasi Un idéal méditerranéen.
Elles émanent de deux personnalités majeures de l’art contemporain : Eric Tanguy et Daniel Mesguich.
« Ce n’est pas suffisant de dire que Tomasi est un compositeur de la synthèse ou de plusieurs sortes de langages ; c’est un compositeur qui a une patte et un style extrêmement personnels, et dans ce sens Tomasi est l’un des plus grands compositeurs du 20ème siècle. (Eric Tanguy)
et
« La musique d'Henri Tomasi est encore inouïe.
Il était peut-être écrit sur les portées de son destin que son écriture musicale ne serait pas reconnue, aujourd'hui encore, comme elle devrait. Mais, grâce à ce petit grand livre, on entend déjà au loin, à travers les doutes, les colères, les amours de l'homme, son génie. Cela aussi est écrit. » (Daniel Mesguich)
Le très beau et sensible livre consacré à votre père le compositeur Henri Tomasi est truffé de témoignages de ce niveau. Pourtant l’œuvre d’Henri Tomasi semble aujourd’hui encore bien trop ignorée et sous-estimée ?
Claude Tomasi : Cela me semble dû à deux facteurs principaux: Le plus général a été analysé par Vercors dans ses réflexions sur la musique contemporaine (également à lire dans la biographie) : « l’avant-garde musicale des années soixante » a choisi de casser les valeurs du cœur, de la mélodie, du lyrisme. Tomasi en étant l’un des derniers puissants représentants s’est alors trouvé mis à l’index aussi bien par les mondains faiseurs de modes (lesquels décriaient alors Puccini lui-même !), que par ceux qui décidaient de l’histoire de la musique, c’est-à-dire aussi bien les rédacteurs de dictionnaire d’opéras comme le célèbre « Kobé », que – et ce fut bien sûr plus décisif encore – par les responsables des firmes de disques qui dédaignaient d’enregistrer les œuvres d’un Tomasi ; une illustration particulièrement saisissante de cet aveuglement fut le non-enregistrement discographique de Don Juan de Mañara tandis que Dialogue des Carmélites de Poulenc fut gravé avec empressement. Or l’un et l’autre sont deux chef-d’œuvres de force égale, - comme l’a finalement reconnu Jacques Bourgeois, l’une des voix les plus autorisées des critique d’opéras…
Mais ce n’est pas par hasard qu’il y eut cette discrimination entre Poulenc et Tomasi : le génie du premier s’accommodait fort bien du parisianisme, le génie du second fuyait le snobisme et l’arrogance ! Autre exemple, dans le domaine symphonique : le concerto de guitare à la mémoire de Lorca est le plus grand écrit pour cet instrument au 20ème siècle. Eh ! bien Lagoya lui-même ne parvint jamais à vaincre de son vivant le refus des firmes discographiques de graver cette oeuvre! Et ce ne fut qu’après la mort de mon père que Maurice Fleuret (voix unanimement respectée s’il en est !) écrivit que c’était là une injustice manifeste à réparer…
Le deuxième facteur de la sous-estimation de Tomasi en France, tient bien sûr à sa personnalité : son goût de la solitude, sa volonté farouche d’indépendance ont fait qu’il s’est tenu en dehors des cercles d’influence; ce n’était pas un habile, et il eut aussi, hélas, le tort de se laisser aller à des jugements à l’emporte-pièce qui lui ont fait des ennemis…
Albiana : Sans abuser, je ne résiste pas au témoignage d’Alexandre Lagoya : « Tomasi est l’un des derniers compositeurs du 20ème siècle à avoir fait chanter la musique. » Quels étaient justement ses rapports avec les autres compositeurs ?
Claude Tomasi : Il ne cherchait pas à les fréquenter, même s’il les estimait, dirigeait leurs œuvres, et s’il avait des échanges plus amicaux avec certains, comme Landowski, Sauguet, Dutilleux.
Albiana : Nous croisons encore dans ce livre José Van Dam, Vercors, Henri Dutilleux (rien que ça !!!). Qui encore ?
Claude Tomasi : En dehors de ceux déjà cités, voici quelques uns des noms les plus célèbres, dans tous les domaines et pèle mêle : Messiaen, Honegger, Marcel Pagnol, Tino Rossi, César Vezzani, José Luccioni, Maurice André, Wynton Marsalis, Jean-Pierre Rampal, Régine Crespin, Joséphine Baker, Vincent Scotto, Gabin, Morgan, Tcherina, Claude Bessy, Galabru, mais aussi des « têtes couronnées », la Reine Juliana, le Prince Rainier III, des chefs d’orchestre, Seiji Ozawa, Esa Pekka-Salonen, Zubin Mehta, David Robertson …
Albiana : Quelles sont les influences majeures de votre père ? Il semble qu’il avait une culture littéraire exceptionnelle et nombre de ses œuvres prennent appui sur de grands textes.
Claude Tomasi : Influences musicales dans sa jeunesse : Ravel, Debussy, Puccini, Bizet, Rimsky Korsakov, Richard Strauss…
Parmi les auteurs qu’il a mis en musique : Mérimée, Daudet, Francis Carco, Paul Fort, Pierre Benoit, Erasme, Camus, Césaire, Milosz, Sartre, Soupault, Giono, Vercors, Lorca. Il adorait lire, et il eut un regret de ne pas obtenir l’autorisation de mettre en musique Le Petit Prince, La Roi se meurt et Les chaises de Ionesco.
Ses peintres préférés : Gauguin, Van Gogh, Cézanne, les Fauves et les Impressionnistes…
Albiana : Une association existe pour étendre la connaissance de l’œuvre d’Henri Tomasi. Pouvez-vous nous en dire plus s’il vous plait.
Claude Tomasi : L’association Henri Tomasi (j’en suis le président - www.henri-tomasi.asso.fr) compte un formidable Comité d’Honneur qui élargi depuis 20 ans représente un soutien inestimable. Et il faut encore citer ici de nouveaux noms très connus, dont plusieurs – évidemment, et heureusement ! - sont corses : A filetta, Maurice Béjart, Teresa Berganza, Stéphane Chisa, Thierry Escaich, Jacques Fusina, David Guerrier, I Muvrini, Jean-Paul Poletti, Michel Plasson, Félix Quilici, Paul Silvani, etc.
Sans l’association, des réalisations importantes, essentielles n’auraient pu se faire : programmations en concerts, diffusions à la radio, et surtout, enregistrements de CDs, réalisation de films, expositions. Hélas, des chef d’œuvres attendent encore d’être gravés faute de financement, L’Atlantide, L’Eloge de la folie (ère nucléaire), etc.
Albiana : A de nombreuses reprises, Henri Tomasi stigmatise le « dérisoire de l’existence ». Quelle était dès lors sa vision de la création artistique dans un monde de hasard ?
Claude Tomasi : Sa conception de la création artistique a en effet évolué en fonction de sa vision du monde. Alors que dans sa jeunesse il s’agissait pour lui d’exalter la passion, de chanter la beauté de l’univers, puis durant sa crise spirituelle de la guerre de « louer la gloire de Dieu », l’art n’a jamais été pour lui une fin en soi mais un moyen (cf. sa lettre de la Sainte-Baume). D’où dans la dernière période de sa vie un art engagé, éveilleur de conscience, témoignant des évènements du 20è siècle: la Résistance, la libération des peuples, l’oppression franquiste, l’impérialisme américain, la folie nucléaire. Mais il était sans illusion quant à l’impact de l’art sur l’histoire…
Albiana : Le livre est accompagné d'un CD. Quelles sont les compositions qu’il contient et qu’est-ce qui a prévalu au choix ?
Claude Tomasi : Ce sont justement trois œuvres témoignant à la fois de son engagement humaniste et du renouveau de l’écriture musicale qu’il a engendré : Le silence de la mer, Retour à Tipasa, la Symphonie du Tiers-Monde (en hommage à Hector Berlioz). Ce ne sont pas les plus faciles, mais il est temps de révéler de Tomasi autre chose que les œuvres les plus jouées à travers le monde, son concerto de trompette et ses Fanfares liturgiques.
Albiana : Pouvez-vous nous dire quelques mots d’Henri Tomasi et de la Corse.
Claude Tomasi : C’est simple, si Marseille était « sa ville », - « son pays » c’était la Corse !
Et en dehors de ces racines-là, il ne se sentait et ne se voulait que citoyen du monde. La biographie que j’ai écrite met les choses au clair dès la 1ère ligne : « Corse né à Marseille… ». Le sens de la beauté et de la grandeur, c’est de cette « montagne dans la mer » qu’il la tient ; le sens du tragique et de l’indépendance, c’est de l’histoire de cette terre qu’il en a hérité ; le côté passionnel, c’est celui de son peuple.
Il ne s’agit pas seulement de sa sensibilité, de sa personnalité ; la Corse occupe une place considérable dans le catalogue de ses œuvres (en consulter l’intégralité par ailleurs), - et cela de sa première composition, Variations sur un thème corse (1925) à la dernière, Chants corses a cappella pour voix de femmes, le 12 janvier 1971, veille de sa mort ! Et comment ne pas rappeler qu’il fut le premier à avoir « reconstitué et harmonisé » le Dio vi salvi Regina (publié aux Editions Henry Lemoine en 1936), cet hymne religieux qui se retrouve cité, paraphrasé dans nombre de ses œuvres non-corses… Sait-on que le sous-titre de Miomo est « Java corse » ?! – Personnages et thèmes corses ont été ainsi déclinées par lui dans tous les genres : Colomba est une « Suite symphonique » et un film ; Matteo Falcone, une pièce radiophonique ainsi que Le désert des Agriates ; Sampieru Corsu est un opéra ; La Moresca, une suite de danses ; Théodore 1er Roi des Corses, une ouverture pour une opérette ; Princesse Pauline (Borghèse) est un opéra comique ; Paghiella, une pièce pour violon et piano ; les Cantu di Cirnu sont des mélodies : Frères corses est un film, etc, etc.
J’aimerais qu’on n’oublie pas non plus que c’est en tant que premier compositeur et premier chef d’orchestre d’origine corse qu’il refusa plusieurs fois la Légion d’Honneur, parce qu’il n’existait pas de conservatoire de musique dans son pays !..
Et si ses cendres reposent maintenant au cimetière de Penta di Casinca, c’est parce qu’il l’avait souhaité…
Albiana : Des manifestations, concerts, enregistrements sont-ils prochainement programmés pour servir l’œuvre de votre père ?
Claude Tomasi : D’ici à la fin 2008 : les Fanfares liturgiques le 19 août à Limoges; les 24-25 sept. à Kiev (Ukraine), les concertos de trompette et de trombone ; le 30 sept. à Hong-Kong, la Ballade pour harpe ; le 9 oct. à Paris, les Danses profanes et sacrées, le 11 oct. à Porto Vecchio, le film documentaire de Paul Rognoni , Henri Tomasi un idéal universel lors d’un hommage à José Van Dam ; le 18 oct. à Marseille, la présentation de la biographie avec conférence et musique de chambre ; le 7 nov. à Yokohama, le concerto de trompette…
Pour la suite et pour 2009, voir la liste mise à jour sur le site internet de l’association : www.henri-tomasi.asso.fr
Albiana : Une dernière chose à ajouter ?
Claude Tomasi : Une note plus personnelle...
Michel SOLIS, le pseudonyme que j’ai utilisé, fut choisi pour deux raisons :
fondamentalement, je tenais à me distancer – autant que faire se pouvait - de l’angle de vue de fils, à écarter ce qui pouvait mettre en jeu trop de subjectivité. Des amis ont insisté pour que je récrive cette biographie à la première personne ; que le lecteur s’y essaie, il verra que ça ne fonctionne pas ! Ce procédé m’a vraiment amené à une approche différente, extérieure, plus dépouillée, et même parfois, critique.
Mais en revanche, j’ai eu à cœur d’assumer une continuité, d’affirmer un héritage, la transmission des idées reçues d’Henri Tomasi, une filiation par des valeurs et non par le sang, la seule qui compte à mes yeux. Ainsi, Michel Solis - nom choisi en 1968 - était une référence cachée à un mot qui avait encore alors un sens : « socialisme » ; et c’est sous ce pseudonyme que je rédigeais pour « Bref », la revue du T.N.P. (Théâtre National Populaire à Chaillot), un dossier sur la pièce de Sartre, Le Diable et le bon Dieu. Il me valut une élogieuse dédicace du philosophe qui donna joie à mon père. Quelque chose de profond se trouvait ainsi partagé - j’oserai dire, définitivement – dont ce poème d’un autre grand humaniste, Lamartine, est emblématique :
« Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races
Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu ?
De frontières au ciel voyons-nous quelques traces ?
Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?
Nations, mot pompeux pour dire barbarie.
L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ?
Déchirez ces drapeaux ! Une autre voix vous crie :
« L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie,
la fraternité n’en a pas. »
Le livre : Henri Tomasi, un idéal méditerranéen
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